vendredi, 27 novembre 2009

Le cancer me va si bien""

Le cancer me va si bien

Ophélie s’est réfugiée sous le rebord du pilier, elle s’y recroqueville, la toile tendue entre le béton et le pot de géraniums vibre. Les pattes repliées sous son corps massif, elle attend. Ophélie est une araignée, une épeire diadème plus exactement. Elle ressemble à une opale à cette exception près que l’ébauche d’une croix est tatouée sur son abdomen. Elle est arrivée au début de l’été et depuis, je suis son développement avec intérêt car un fil invisible nous relie !

La nouvelle est tombée comme le couperet d’une guillotine « Vous avez une tumeur au poumon droit ! ». Moi ? C’est impossible, je n’ai jamais fumé. Je souris au médecin. Une tumeur, oui et alors ?

-            C’est tout ? me demande-t-il.

-            Je ne comprends pas. Comment c’est tout ?

-            Vous n’avez rien à dire ?

Non, je n’ai rien à dire. Depuis la naissance, je vais de maisons de repos en hôpitaux, maintenant, on m’annonce qu’une intruse a élu domicile sur mon poumon, que puis-je faire à part concentrer mon énergie en ce point précis !

-            Vous le prenez bien, félicitations, conclut le docteur.

Je le prends ni bien, ni mal, je ne le prends pas du tout. Au fond de mon être, c’est le calme plat, ni crainte, ni colère, ni révolte. Le néant. Comme si le mot « cancer » était exclu de mon vocabulaire. Je subis le destin, une fois de plus il balance un obstacle sur mon chemin qu’il va falloir contourner et surmonter. Ça me ramène à mes sept ans :

-            Si tu souffres, c'est pour racheter les péchés des humains, tu comprends ? Et aussi pour que les autres enfants n'aient pas mal. Dieu t'envoie cette épreuve et tu dois en être fière parce qu’il t’a choisie,  toi, murmure doucement la bonne sœur en me caressant la joue. Nous allons dire un "Je vous salue Marie", toutes les deux. Tu répéteras derrière moi. « Je vous salue Marie, pleine de grâce... »[1]

Cinquante ans plus tard - à quelques jours près - la phrase de la bonne sœur m’asticote insidieusement,  elle repasse en boucle dans mon cerveau ! Manifestement, Dieu n’a pas vérifié ses tablettes, je trouve cela totalement injuste. En 1957 les ordinateurs n’existaient pas et les papiers se perdent vite, mais tout de même, m’en remettre une couche, cela s’apparente à une bavure, à de l’acharnement. Ou mieux : à du harcèlement ! En l’occurrence, c’est le mal du siècle.

Je m’interroge au sujet de mon araignée : est-ce une mygale ou une veuve noire ? Il est trop tôt pour le savoir. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens pas, mes glandes lacrymales sont racornies.

J’ai réfléchi à la situation et ma décision est prise : au-delà d’une certaine limite, le sort décidera pour moi.

Pendant la journée, Ophélie achalande son garde-manger, trois mouches sont enrobées dans une soie si compacte qu’elles semblent décolorées. Ce régime lui convient à merveille, elle bedonne considérablement. À l’affût d’une nouvelle proie qu’elle videra de sa substance, Ophélie s’immobilise au centre de la mire, les pluies printanières la matraquent sans l’atteindre. J’ai le sentiment qu’elle est là pour longtemps.

Le chirurgien a ouvert dans le dos, il a écarté les côtes, glissé les doigts pour tâter mon poumon et il a refermé très vite : des micros tumeurs se sont nichées dans le petit et le moyen lobe. Je suis couchée sur le côté, le drain relié au viscère me fait mal, je limite mes mouvements, mes respirations. Je me mets en veilleuse de la même manière que lorsqu’une crise d’asthme m’asphyxie. L’opération a avorté, il n’y aura pas de mou pour le chat !

Je reprends tristement le chemin de l’hôpital. Il ne sent plus l’éther, les chambres sont conviviales, la télévision est branchée, le personnel soignant est d’une gentillesse extrême mais ça reste un hôpital. Lorsque je pénètre dans le hall, ma gorge se serre.

On passe à la chimio. Le poison s’amoncelle dans mon organisme, je suis un légume. Fantoche sans fil, je reste des heures, des jours allongée sur mon lit, sans lire, sans parler. Je dors, je cauchemarde, et là, enfin, je pleure !

Pas sur moi, mais sur celle que je suis devenue. Réminiscences de mes séjours hospitaliers, je déteste la sieste, quand je me couche la journée, je sens la mort rôder, toute proche. Mon équilibre requiert activité et vie sociale,   cependant, les injections répétées ont raison de ma volonté, je ne tiens plus debout.

Mon corps saturé de chimio perspire une odeur chimique qui me poursuit, me précède. Partout. Dans la chambre, la salle de bains, la cuisine. Elle me porte au cœur, je vomis. Manger froid ! Face à l’assiette, je chipote. Je ne supporte plus le fumet des plats, le café, les sauces, l’odeur de cigarette. Mes cheveux se détachent doucement, comme une neige de printemps, mon crâne se dégarnit discrètement, je n’ai plus de cils, mes sourcils sont clairsemés. Côté positif : je maigris. Diètes, yaourts à zéro pour cent et aspartame partent aux oubliettes. 

Combien de temps tiendrai-je ?

Avez-vous déjà observé le tissage de l’épeire ? C’est d’une précision arithmétique, une spirale logarithmique dixit les entomologistes. Chaque matin, les pattes d’Ophélie manufacturent des cercles concentriques impeccables et soyeux. Pour économiser son énergie, l’épeire réingurgite la toile confectionnée la veille mais Ophélie ne l’a jamais fait devant moi, est-ce par pudeur ? Les mouches des premiers jours ont été consommées, d’autres sont venues prendre leur place, les prisons de fils s’agitent au gré des soupirs du vent. Rassasiée, Ophélie dort.

Au début, je répondais à tous les appels téléphoniques, à présent je les filtre. On s’inquiète pour moi, on est triste, chacun tente de me remonter le moral à sa façon mais je censure les phrases du genre : accroche-toi, tu es forte ; exige la chimio qui ne fait pas vomir ; tu sais les cheveux, c’est secondaire ; mais si tu tiendras, tu verras ; repose-toi, ne fais plus de ménage ; as-tu essayé les plantes, la propolis, les régimes alimentaires ? Le père du frère de mon beau-frère a eu le cancer de la prostate… Heu ! Moi c’est le poumon.

Comment faire comprendre à toutes ces âmes généreuses que chaque cas est unique et qu’il existe autant de protocoles que de cancers. Comment leur dire qu’il ne suffit pas de s’informer sur les sites spécialisés pour apporter une réponse au problème.

Non, je ne suis pas forte, je suis comme tout le monde et si je ris, c’est pour faire bonne figure. Non, ce n’est pas rien de perdre ses cheveux, avec leur chute, ma féminité s’effrite. Je n’ai pas envie de me reposer ni d’éplucher les articles traitant du sujet, et encore moins de m’accrocher à une branche, elle risquerait d’être cassante.

Ma mine est superbe et je demeure dynamique, d’aucuns affirment que je tolère bien le traitement. Pour un peu, ils me jalouseraient. S’ils savaient l’énergie qu’exige le paraître… Alors je réponds en souriant « hé oui, le cancer me va si bien.. ». D’aucuns sont gênés, il ne faut pas, une blague n’a jamais tué personne.

Le cancer fait peur, on croit tout connaître de lui mais on ne sait pas grand-chose. Je n’admets plus que l’on me parle de lui. Je voudrais que l’on me traite comme jadis, quand j’étais seulement asthmatique. On discutait du temps, du travail, des vacances, de l’économie. Je refuse les conseils, les opinions, les regards compassés, ou que l’on me compare à untel. J’accepte les encouragements. Très brefs parce que ma vie et mon devenir m’appartiennent !

Aux derniers contrôles, les tumeurs ont totalement disparu, d’autres ont considérablement diminué. J’ai droit à une lobectomie, une chance supplémentaire d’en réchapper précise l’oncologue. L’avenir le dira. Une chouette fermeture Éclair barre mon dos en diagonal et deux boutonnières, festonnées par les drains, parachèvent l’oeuvre.

Ophélie s’en va lourde de sa progéniture arrimée sur son dos, bientôt, elle la déposera dans un gros cocon et, son devoir accompli, elle se laissera mourir. Quand a-t-elle été fécondée ? Je n’ai pas rencontré monsieur épeire. Les mâles sont des demi-portions, pour occuper les mandibules des femelles pendant l’acte sexuel, ils leur offrent un insecte, Ophélie a-t-elle boulotté son galant ? Elle passe devant moi, oblique sur la gauche, hautaine dans sa laideur, comme si nous ne nous connaissions pas. Elle longe la fenêtre, escalade le muret, choit de l’autre côté. Engloutie pas l’herbe haute, elle disparaît de ma vue.

L’araignée est partie !



[1] Extrait de « Laurie ou le souffle du papillon », du même auteur aux Éditions Gunten

samedi, 21 novembre 2009

SORTIE DE TERRE BRÛLANTE

couverture2.jpgSortie de terre brûlante. Vous trouverez le roman dans toutes les bonnes librairies, FNAC, Amazon etc.. sur commande.

Si vous souhaitez lire le début, cliquez sur le lien ci-contre : http://www.editionsgunten.com/catalog/terre.pdf

mardi, 20 octobre 2009

La petite graine et le vent (enfants)

graine.jpg

Dessin Mathilde Puget

 

La petite graine et le vent

 

 

Aujourd’hui, le vent s'est levé grognon.

Il a secoué les plumes du polochon,

Alors,  tout rouge,  il a éternué.

Une graine de soleil s'est envolée,

Très haut dans le bleu du ciel.

 

En chantant, elle a fait une ronde,

Pour visiter le vaste monde.

Enfin, fatiguée, elle s'est posée

Dans le petit cœur doré

Des fleurs de mon jardin.

 

Nicole Tourneur

 

jeudi, 01 octobre 2009

Février et mars - acrostiche

L'acrostiche des mois...  ça vous branche ??

Février, mars, octobre... Pas terrible en deux ans ! Socorro, socorro, ayudame ! Blue Moon, je compte sur toi pour novembre.

F audra-t-il que meurt notre Terre,
E t que l’humanité, anéantie,
V agabonde aux confins de l’infini
R avagé, pour que l’on considère
I nquiétante la fonte des glaces
E ternelles ? L’homme est un rapace
R edoutable, égoïste et mortifère !


est terminé souhaitons la bienvenue à :

M ars l’insoumis a levé son glaive
À la gloire d’Aphrodite, son aimée.
R enouveau de la beauté exilée,
S aturnales du printemps. L’hiver s’achève


Nicole tourneur

En 2008, Blue Moon m'a envoyé ses acrostiches, ils sont très jolis et je les ai conservés :

M i figue mi raisin
A croire qu'il aime les contraires
R avi est le Dieu de la guerre
S e jouant de ses citadins.

F evrier
E st a l'honneur
V ivifiant aux premieres heures
R ude au creux de l'hiver incertain
I l signifie dieu de la purification
E n devinez vous la raison:
R edoutable logique du calendrier Romain.

Bluemoon en avril 2008 

jeudi, 10 septembre 2009

à lire "c'est pas grand chose mais...

 livre_04.gifPendant le mois de septembre, les éditions GUNTEN vous proposent de vous procurer "Terre Brûlante" à un prix préférentiel soit 15 euros au lieu de17. Vous le recevrez chez vous (chèque encaissé lors de l'expédition). Offre valable jusqu'au 25/09, après, vous pourrez le commander dans toutes les bonnes librairies. Lien pour le bon de commande :

http://nicoletourneur.blogspirit.com/archive/200...

Extraits : http://nicoletourneur.blogspirit.com/archive/2009/07/03/t...

 - Avec l'autorisation de Michel Siegwart, directeur des éditions, lisez "C'est pas grand-chose, mais", nouvelle extraite de mon recueil "les fenêtres" publié en 2002 aux éditions Gunten : http://nicoletourneur.blogspirit.com/archive/2009/07/31/n...

Bonne journée

vendredi, 07 août 2009

La migration des Monarques

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LE MONARQUE

Course pour la survie

Ici, je vous fais partager ce que j’ai aimé, et ce sanctuaire est quelque chose de vraiment prodigieux, toutefois je précise que je ne suis pas une spécialiste. Merci pour votre indulgence.

Tout près de Zitacuaro dans l’Etat du Michoacán, se trouve le sanctuaire d’Angangueo. De janvier à avril, le site bruisse des battements soyeux d’ailes de  papillons. Arbres alourdis de bouquets bruyants, édifices fragiles et vibrants, espace semé de gros flocons colorés. Aucune expression n’est assez puissante pour décrire la magie qui s’offre au regard des visiteurs. Nous sommes au pays des monarques !

            Ce lépidoptère est apparu il y a quelques 345 millions d’années. En nahuatl[i], papillon se dit papalotl, ce qui a donné naissance au mot papalote : cerf-volant ou vol de papier ?

            Les monarques investissent les pins, les cours d’eau, les pierres, la mousse et les humains. Les yeux rivés au sol de crainte de les écraser, vous balayez d’un revers de main délicat les audacieux qui, insouciant du danger, s’arrêtent sous votre semelle.

Phénomène naturel, il semble qu’une force magnétique attire  les monarques dans des lieux très précis. Des chercheurs ont démontré que la plupart des sanctuaires se situe dans des zones de grande activité magnétique. Cependant, ces migrations sont mystérieuses.

À la fin de l’été, avant l’arrivée du froid, les monarques quittent le Canada et les États-Unis pour le Mexique. Depuis des millions d’années, guidées par leur instinct, des générations de parents, d’enfants, de petits-enfants effectuent cette « transhumance ». Les cinq mille kilomètres qui séparent les sanctuaires ne se font pas d’une traite, le corps de ces petits insectes n’y résisteraient pas, alors les colonies font de courtes haltes, la vitesse de croisière est de 15 à 45 kilomètres/heure. Combien de morts en chemin ?

Une fois à destination,  les monarques harassés s’accrochent aux branches, le temps d’un printemps, ils prennent un repos bien mérité. Profitant du climat tempéré de la région, les mâles ragaillardis fécondent les femelles.  Puis, sans qu’un seul coup de sifflet n’ait été donné, ils repartent en direction du Nord. En chemin, les femelles pondent leurs œufs, ainsi nait la deuxième génération, en juillet, vient  la troisième génération, en août la quatrième et parfois la cinquième. Ces générations commencent leur envol pour le Mexique en septembre. 

            Les monarques s'orientent grâce à 3 systèmes : selon la position du soleil, de la lumière, et des forces magnétiques. A l'aide de leurs yeux, ils reconnaissent les différentes heures du jour ; ils perçoivent également la lumière solaire polarisée. Ensuite, leurs antennes prennent le relais, elles adressent un signal en direction de "l'organe JOHNSTON (également nommé caisse magique), ce dernier fait suivre le message aux ailes qui se mettent immédiatement en mouvement. En résumé, le papillon est un radar miniature.

            Si vous passez par Zitacuaro, arrêtez-vous, le spectacle est fabuleux. Au fait, avez-vous remarqué que les ailes déployées des papillons ressemblent à des poumons ? C'est pour cette raison que j'ai intitulé mon premier roman "Laurie ou le souffle du papillon".

Un conte est attaché à ce phénomène, je dois le traduire.monarque4.jpg



[i] Langue des Aztèques

dimanche, 02 août 2009

Au coeur de l'arbre (bientôt l'automne)

colchique.jpg

Au cœur de l’arbre

 

 

Écorce d'argent, écailles plates.

 

Le tronc vidé de ses substances sucrées, l'érable est à l’image de l’être dépourvu d’âme. Majestueux sur l’azur, il étale sa couronne à trente mètres au-dessus du sol moussu. Là-haut, à l’orée des cieux, une main rude fouille sa chevelure mordorée. La main taille, blesse l'arbre qui gémit et pleure des feuilles miellées. Au contact de la terre, elles se tachent d'éclaboussures, brunes comme la peau tavelée d’un vieillard.

 

Et l'érable soupire, le temps s'enfuit trop vite.

 

Déjà, l'hiver le déshabille, le met à nu. Ses branches se couvrent de givre et de fleurs de neige. Dans la froidure de l’automne, l’érable grelotte en languissant le printemps qui l’habillera de tendres bourgeons.

samedi, 01 août 2009

Les trois millénaires... théâtre

Les trois Millénaires

 

1000

 

Onze coups sonnent à la cloche de l’église. Onze coups qui préparent les gens au passage à l’an 1000. Par la petite fenêtre à barreaux, une voix caverneuse clame :

-        La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !

La cellule de moine baigne dans un halo pâle de lune. Sur la paillasse, un homme est allongé, il se lève et va s’agenouiller sur le prie-dieu. Sa tête, posée dans ses mains, s’offre comme une offrande au Seigneur du Monde.

Un coup sonne à la cloche de l’église. Il est vingt trois heures quinze, dans quarante cinq minutes, l’an 999 de notre ère aura fini son cycle. La voix caverneuse repasse :

-        La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !

L’homme se lève, d’un mouvement brusque, il rejette la capuche qui dissimule son visage. C’est Robert le Pieux. Il a été excommunié et les lieux de culte du royaume ont été fermés sur ordre du Pape. L’effroi grimace sur la face livide du Roi qui déambule nerveusement à travers la pièce en se lamentant :

-        Seigneur, que faire ? Mes sujets sont indifférents au drame qui se déroule aux portes du royaume. Ils ignorent tout du calendrier. Heureux les Simples d’esprit, s’ils savaient ! l’Apocalypse de Saint-Jean a prédit : Quand les mille ans seront écoulés, Satan, sera relâché de sa prison. Et il sortira séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre ; leur nombre est comme le sable dans la mer… ».

Prier, il faut prier. Robert le Pieux s’agenouille à nouveau, il appuie son front sur ses poings fermés, alors commence sa lente litanie :

-        Notre père qui êtes aux cieux… Seigneur, si seulement vous pouviez descendre pour me réconforter, je vous vénèrerai bien plus !   Que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive. Le mien commence à peine et le Pape, votre serviteur m’a excommunié. Pour inceste ! Il parait que c’est un péché d’épouser sa cousine, cependant, nos liens, entre Berthe et moi, remontent au quatrième degré ! J’ai beaucoup d’estime pour Suzanne, ma première épouse, mais à cinquante ans, on ne procrée plus, que pouvais-je faire sinon la répudier ? Notez que nous nous sommes séparés d’un commun accord et en bons termes.

Le roi sursaute, il se redresse précipitamment  et remarque :

-        Berthe ne m’a pas donné d’héritiers, serait-elle stérile ? Mais non puisqu’elle a eu cinq enfants de son défunt mari ! c’est étrange. Il doit bien avoir une explication logique à ce phénomène. M’aurait-elle trompée ? Ô Seigneur, soupire-t-il en s’agenouillant. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-moi aujourd’hui mon pain quotidien.

Robert observe le crucifix placé au-dessus de son crâne :

-        C’est la formule consacrée car, de ce côté Mon Dieu, je n’ai rien à vous reprocher, vous m’avez plutôt bien loti. Pardonnez-moi mes offenses comme je pardonne à ceux qui m’ont offensé… Ô Dieu Tout Puissant, Être de bonté et de compassion, ouvrez vos églises à mon peuple, autorisez-lui à recevoir les saints sacrements. Protégez-moi de la tentation…

Deux coups sonnent à la cloche de l’église, il est vingt-trois heures trente. La voix caverneuse  délaie son même discours : La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !

 

Robert s’est assis sur lit pour réfléchir :

-        Si je me sépare de Berthe, aurai-je votre pardon Seigneur ? Il faut une descendance à mon royaume, ma généalogie ne peut pas s’arrêter pour une erreur d’interprétation. Peut-être pourriez-vous l’expliquer à votre représentant de la terre : le Pape !

Couché sur la planche, Robert le pieux murmure : Mais délivrez-moi du mal. Ainsi soit-il ! Et il s’endort !

Il n’a pas entendu les douze coups qui le portait vers le nouveau millénaire, Robert ronfle.

 

Robert se réveille étonné : L’an 1000 est passé, ceci est de bon augure.  Un signe de Dieu ! Allons de ce pas répudier Berthe et  organiser mes futures épousailles avec Constance de Provence, une alliance avec le Sud ne serait pas pour me déplaire. (Il se tourne vers le public) D’ailleurs, Rosala ne devrait pas tarder à casser sa pipe ! (il se lève et part en courant.

 

An 2000

 

Décor dépouillé, un bureau, une chaise, un ordinateur devant lequel se trouve un homme ou une femme.   Et voix off.

 

Voix off : Alors Monsieur Bogue, que nous réserve le passage à l’an 2000 ?

 

L’acteur (trice) qui n’écoute pas : Merde. Il faut pourtant que j’arrive à régler cette horloge, nous sommes à J-2 heures et je n’ai pas encore trouvé la solution. Si je me plante, je peux dire adieu à ma prime de fin d’année. Il est pas bête le patron, cette prime il ne la verse qu’en janvier. Des fois qu’il puisse économiser quelques sous….  Y’a un truc que je n’ai pas essayé et qui pourrait fonctionner… voyons, voyons…

 

L’acteur pianote à toute allure.

 

Voix off, celle de l’invité : On peut envisager les choses sous divers angles mais le plus probable est que le 31 décembre 2000 ne soit pas reconnu par les ordinateurs. Ceci peut être l’une des conséquences de l’année bissextile. Un exemple : si le système ne calcule pas correctement la date, le 366ème jour ne sera pas pris en compte et l’horloge passera au 1er janvier 2001 sans aucune hésitation.

L’acteur : Je sens qu’ça vient… Si j’arrive à mes fins, bingo, « soupère loterie » (chantonné avec accent espagnol). Mais si je me plante… Le chef m’accusera de terrorisme au sein de la boîte. Pensez, je n’ai pas accepté leurs logiciels vendus à des prix prohibitifs. Est-ce que L’Est et  l’Asie se dotent de tous ces trucs ? NON ! Pourtant,  ils ne sont pas plus cons que nous ces braves gens ! (Il continue à farfouiller l’ordinateur sans s’occuper de la radio).

Voix off du présentateur : Alors que faut-il faire ?

Voix off de l’invité : Notre société a posé le problème dès la fin des années 90, elle a anticipé le phénomène et vous pouvez trouver parmi notre large gamme de produits, celui qui vous mettra à l’abri du fameux bug.

Voix off du présentateur : D’accord, mais ces logiciels sont très onéreux. Toutes les entreprises n’ont pas les moyens de les acheter.

L’acteur hurle : J-15 minutes, j’y suis, j’y suis. J’y RESTE !!!

Voix off de l’invité offusqué : Il faut savoir ce que l’on veut : mégoter aujourd’hui risque de coûter des milliers d’euros dans 10 ou 20 ans…. Et que dire….

L’acteur éteint la radio pour attendre le passage à l’an 2000, il est anxieux. Soudain la pendule du dehors sonne 12 coups, l’homme saute de joie : Ouais, c’est bon, et sans dépenser un radis ! Hip ! Hip ! Hip ! Hourra. (Il embrasse l’écran de son ordinateur en lui chantant) Bonne année, bonne santé, de la joie pour toute l’année !

Il sort de la pièce en farandolant.

 

AN 3000

 

Peu de décors, un ou deux arbres (ou ombres projetées sur un rideau). Fond sombre….

 

Voix off : Vous aimeriez connaître le troisième millénaire ? Pas d’bol ! Vous ne le verrez jamais. Les hommes n’existent plus, ils se sont entretués il y a bientôt 400 ans… Les guerres chimiques se sont développées, elles ont eu raison de la race humaine. Avant de mourir, les rescapés des attaques précédentes ont disséminé des bombes atomiques sur toute la planète et ils les ont faites exploser. Pas de survivants… La terre est morte, brûlée vive par ses enfants… (La voix sanglote) Plus rien, plus personne ! Je suis seul au fond de mon bunker, les vivres s’épuisent, déjà les bougies manquent et …. (Hurlement - plus rien).

Des cafards (acteurs recouverts d’un tissu noir avec des antennes) avancent sur la scène en riant ironiquement, ils traînent à leur suite un pantalon, une chemise (enfin ce que vous voulez).

 

Le rideau se baisse.

 

Nicole Tourneur 

 

 

 

vendredi, 31 juillet 2009

Extrait du recueil "Les fenêtres"

C'est pas grand chose, mais…

 

Le balai  approche inexorablement des charentaises, il va attaquer, Michel le sait. La voix de Martine précède le manche :

-          Tu veux bien pousser tes chaussons ? Juste deux minutes pas plus, il y a des minous sous ton siège. Je vais en profiter pour vider le cendrier.

Sa femme se penche pour attraper un bout de fil qui s'est coincé sous le pied du fauteuil, son coccyx pointe comme une tête de chat vue de derrière. Méticuleusement, elle essuie le carrelage, soulève ensuite le chiffon et admire, émerveillée, les milliers de pathogènes qui le maculent. En souriant, elle remarque:

-  Tu vois, c'est pas grand chose, mais c'est déjà plus propre.

Cinquante cinq ans de "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre", combien d'années encore à subir ? 

Au début, Michel n'y a pas prêté attention : l'amour, la nouveauté... En se mariant, il est passé brutalement de l'adolescence à l'âge adulte. Puis, les enfants sont venus, à tour de rôle, quatre fois de suite. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour nourrir ce petit monde, alors, il a accepté les heures supplémentaires, les déplacements. Bref, sa rencontre avec le balai n'a eu lieu que le jour de sa mise à la  retraite ;  depuis,  ils se croisent matin, midi et soir au hasard des miettes, des jours de pluie, des chaussures boueuses ! c'est devenu une habitude. Lorsque Martine oublie son ménage, Michel se surprend à penser "peut-être que le balai est mort", et il éclate de rire.

Chacun son truc, elle aime le nettoyage, lui préfère le bricolage, enfin ! La terminaison est identique, ce n'est qu'une question "d'âge".

Quand ce n'est pas le balai, c'est l'encaustique et les patins ! L'odeur tenace de la cire d'abeille, enrichie à l'essence de térébenthine s'il vous plait, incruste les meubles, les sinus, "ça sent le propre ! murmure  Martine avec satisfaction". Sans un mot, Michel observe sa femme, il se demande comment elle peut se satisfaire d'activités aussi mesquines, pourtant elle semble très épanouie. Mais lui, que connaît-il de ses désirs à elle, de ses frustrations ? Martine veut oublier l'habitude, la solitude et les non-dits, son intérieur scintille pour enrichir son existence. Comme un tic, elle ponctue ses gestes par "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre".

Dans son atelier du bout du jardin, Michel invente puis fabrique  des meubles en chêne et des jouets en pin. Lui aussi encaustique, mais différemment. Il caresse le bois, le nourrit, lui parle, ses sens s'imprègnent de la sève ambrée. La poussière, présente en permanence, recouvre de son fin duvet  les étagères, les outils ; le bois encombre le sol de ses serpentins ; de temps en temps, Michel les ramasse, les entasse dans un grand sac poubelle qu'il évacue quand il y pense. La musique projette ses airs de salsa jusqu'à l'autre côté de la pelouse, là où, de sa fenêtre,  Martine espionne son voisin de mari dans le silence de l'ennui. A aucun moment, il ne partage son espace vital, elle, si !

 

Toute l'année, le mardi, l'emploi du temps du couple est immuable, il ne varie jamais. Quand l'aube se fond dans le jour, Michel enfourche son vélo et se rend au village pour faire "le" ravitaillement. C'est un prétexte, les commerçants passent régulièrement. Martine sait que son mari va se promener, histoire de rencontrer d'autres têtes, d'autres sourires ; il a besoin de ces contacts hebdomadaires, ils lui renvoient une image d'homme vivant. Lorsqu'il passe dans la rue principale, on le salue :

-          Alors Michel, comment va la santé ? Et Titine, toujours aussi sauvage ? Moi, je m'embêterais dans ce trou, je ne sais pas comment vous faites pour habiter un endroit pareil ! Et comment vont les gosses, ils viennent bientôt ? Tout de même, c'est pas une vie ça, eux à Paris, vous ici !

Michel sourit, chaque semaine, il explique les enfants, les petits-enfants, ils ont leur vie,  elle n'est pas compatible avec la sienne, mais ils s'appellent souvent. Heureusement qu'il y a le téléphone. Ah ! Quand il était jeune, c'était différent, il fallait se déplacer. Il se souvient : il fonçait sur les chemins poussiéreux, à grands coups de pédalier, pour rejoindre Martine. Les montées, les descentes, aucune importance,  les roues de la bicyclette avaient des ailes.  Il revoit la jeune fille brune, pas très grande, légèrement rondouillarde, c'était la mode "à l'époque". Avec sa robe en vichy et son chapeau de paille sur la tête, elle était si jolie !

Pendant ce temps, Martine s'accorde un bref repos : elle pose enfin son balai ! Confortablement installée sur le canapé, elle entreprend les mots croisés de son magazine. A onze heures quarante cinq précises, elle prépare le déjeuner, étale la toile cirée sur la table de la cuisine et met le couvert. Ensuite, elle attend ! Et les mois continuent de s'écouler sans surprise.

Un jour, Michel appelle sa femme :

-          Viens voir, j'ai terminé ton armoire. Chez un ébéniste, tu l'aurais payée les yeux de la tête ! Je peux dire que j'en ai bavé, tout est chevillé, mortaisé, tenonné, tu ne trouveras pas une vis, pas un clou. Suis crevé,  il faut encore que je nettoie l'atelier.

Admirative, Martine ouvre les portes, inspecte, renifle ; déjà, elle organise la disposition du linge, des papiers. Dans le grand tiroir du bas, elle rangera les photos de ses  enfants et de la famille. En rêvant, elle effleure le bois,  tiens là, il reste des aspérités, surtout ne rien dire, passer un coup de ponçage après, plus tard, quand Michel sera en vadrouille. Attendrie, un élan d'amour la pousse vers l'homme qui a exécuté, pour elle seule, une armoire de "jadis". Elle l'embrasse rapidement sur la joue et dit :

-          Laisse, je le ferai demain.

-          Interdiction formelle de toucher à mes outils, c'est mon problème. Contente-toi de vider la maison ! Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu passes la serpillière ? D'ailleurs, il faut que je bétonne le sol, ce sera plus facile à entretenir.

-          Bon, j'y toucherai pas, mais ne crie pas, je t'en supplie.

Martine déteste les confrontations, elle les esquive comme on fuit la maladie. Elle préfère se retrancher dans son "monde" intérieur, il ignore les disputes et sait digérer l'amertume.

Le mardi suivant, elle modifie légèrement la routine : en se levant, elle a décidé de nettoyer l'antre de l'ours ! Chargée de son balai, sa pelle, son torchon, son produit à lustrer, elle fonce dans le capharnaüm "du bout du jardin" ; elle écouvillonne, frotte, balaie, décape les carreaux, le soleil entre tout à fait. Après deux bonnes heures d'ardeur au travail, elle s'arrête satisfaite : on pourrait presque y pique-niquer. Dès le retour de  Michel, Martine n'y tient plus :

-          Viens voir, j'ai une surprise pour toi !

Fièrement, elle tire son mari en direction de l'atelier. Inquiet, il bégaie, rougit puis rugit ; les sacs, qu'il tenait à la main, s'éventrent sur la terre battue. Et les mots se déversent dans un flot de bile, ils inondent l'air, le brûle. Michel gesticule dans tous les sens. Interdite, Martine l'observe. Soudain, deux mains qu'elle ne reconnaît pas lui serrent le cou, elle n'oppose aucune résistance ; progressivement, la femme se noie dans la fureur du regard de l'autre ! Comment s'appelle-t-il au fait ? Elle ne sait plus, ses pensées s'engourdissent et son souffle s'éteint.

Michel relâche son étreinte, le corps s'effondre comme une marionnette de chiffon. Alors, il creuse un trou, dépose méticuleusement sa femme, ferraille le tout avant de couler le béton. Il aplanit la chape, en vérifie la pente avec le niveau. Sans bruit, le soir est arrivé.  Michel, exténué, inspecte  son travail une dernière fois, il s'accroupit, se penche, sourit et dit :

-          Tu vois, c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre !

dimanche, 14 juin 2009

LE LAMA VERT FAIT SON BONHOMME DE CHEMIN

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Le lama vert qui n'avait pas d'oreilles a la côte auprès des enfants. N'hésitez pas à l'acheter. Chez l'éditeur (lien ci-dessus) et dans toutes les bonnes librairies. Détail dans la présentation de mes ouvrages.

Illustrations de Jean Luc PION....

Jean-Luc est également auteur illustrateur. http://www.chamamuse.com/ 

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