vendredi, 27 novembre 2009

Le cancer me va si bien""

Le cancer me va si bien

Ophélie s’est réfugiée sous le rebord du pilier, elle s’y recroqueville, la toile tendue entre le béton et le pot de géraniums vibre. Les pattes repliées sous son corps massif, elle attend. Ophélie est une araignée, une épeire diadème plus exactement. Elle ressemble à une opale à cette exception près que l’ébauche d’une croix est tatouée sur son abdomen. Elle est arrivée au début de l’été et depuis, je suis son développement avec intérêt car un fil invisible nous relie !

La nouvelle est tombée comme le couperet d’une guillotine « Vous avez une tumeur au poumon droit ! ». Moi ? C’est impossible, je n’ai jamais fumé. Je souris au médecin. Une tumeur, oui et alors ?

-            C’est tout ? me demande-t-il.

-            Je ne comprends pas. Comment c’est tout ?

-            Vous n’avez rien à dire ?

Non, je n’ai rien à dire. Depuis la naissance, je vais de maisons de repos en hôpitaux, maintenant, on m’annonce qu’une intruse a élu domicile sur mon poumon, que puis-je faire à part concentrer mon énergie en ce point précis !

-            Vous le prenez bien, félicitations, conclut le docteur.

Je le prends ni bien, ni mal, je ne le prends pas du tout. Au fond de mon être, c’est le calme plat, ni crainte, ni colère, ni révolte. Le néant. Comme si le mot « cancer » était exclu de mon vocabulaire. Je subis le destin, une fois de plus il balance un obstacle sur mon chemin qu’il va falloir contourner et surmonter. Ça me ramène à mes sept ans :

-            Si tu souffres, c'est pour racheter les péchés des humains, tu comprends ? Et aussi pour que les autres enfants n'aient pas mal. Dieu t'envoie cette épreuve et tu dois en être fière parce qu’il t’a choisie,  toi, murmure doucement la bonne sœur en me caressant la joue. Nous allons dire un "Je vous salue Marie", toutes les deux. Tu répéteras derrière moi. « Je vous salue Marie, pleine de grâce... »[1]

Cinquante ans plus tard - à quelques jours près - la phrase de la bonne sœur m’asticote insidieusement,  elle repasse en boucle dans mon cerveau ! Manifestement, Dieu n’a pas vérifié ses tablettes, je trouve cela totalement injuste. En 1957 les ordinateurs n’existaient pas et les papiers se perdent vite, mais tout de même, m’en remettre une couche, cela s’apparente à une bavure, à de l’acharnement. Ou mieux : à du harcèlement ! En l’occurrence, c’est le mal du siècle.

Je m’interroge au sujet de mon araignée : est-ce une mygale ou une veuve noire ? Il est trop tôt pour le savoir. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens pas, mes glandes lacrymales sont racornies.

J’ai réfléchi à la situation et ma décision est prise : au-delà d’une certaine limite, le sort décidera pour moi.

Pendant la journée, Ophélie achalande son garde-manger, trois mouches sont enrobées dans une soie si compacte qu’elles semblent décolorées. Ce régime lui convient à merveille, elle bedonne considérablement. À l’affût d’une nouvelle proie qu’elle videra de sa substance, Ophélie s’immobilise au centre de la mire, les pluies printanières la matraquent sans l’atteindre. J’ai le sentiment qu’elle est là pour longtemps.

Le chirurgien a ouvert dans le dos, il a écarté les côtes, glissé les doigts pour tâter mon poumon et il a refermé très vite : des micros tumeurs se sont nichées dans le petit et le moyen lobe. Je suis couchée sur le côté, le drain relié au viscère me fait mal, je limite mes mouvements, mes respirations. Je me mets en veilleuse de la même manière que lorsqu’une crise d’asthme m’asphyxie. L’opération a avorté, il n’y aura pas de mou pour le chat !

Je reprends tristement le chemin de l’hôpital. Il ne sent plus l’éther, les chambres sont conviviales, la télévision est branchée, le personnel soignant est d’une gentillesse extrême mais ça reste un hôpital. Lorsque je pénètre dans le hall, ma gorge se serre.

On passe à la chimio. Le poison s’amoncelle dans mon organisme, je suis un légume. Fantoche sans fil, je reste des heures, des jours allongée sur mon lit, sans lire, sans parler. Je dors, je cauchemarde, et là, enfin, je pleure !

Pas sur moi, mais sur celle que je suis devenue. Réminiscences de mes séjours hospitaliers, je déteste la sieste, quand je me couche la journée, je sens la mort rôder, toute proche. Mon équilibre requiert activité et vie sociale,   cependant, les injections répétées ont raison de ma volonté, je ne tiens plus debout.

Mon corps saturé de chimio perspire une odeur chimique qui me poursuit, me précède. Partout. Dans la chambre, la salle de bains, la cuisine. Elle me porte au cœur, je vomis. Manger froid ! Face à l’assiette, je chipote. Je ne supporte plus le fumet des plats, le café, les sauces, l’odeur de cigarette. Mes cheveux se détachent doucement, comme une neige de printemps, mon crâne se dégarnit discrètement, je n’ai plus de cils, mes sourcils sont clairsemés. Côté positif : je maigris. Diètes, yaourts à zéro pour cent et aspartame partent aux oubliettes. 

Combien de temps tiendrai-je ?

Avez-vous déjà observé le tissage de l’épeire ? C’est d’une précision arithmétique, une spirale logarithmique dixit les entomologistes. Chaque matin, les pattes d’Ophélie manufacturent des cercles concentriques impeccables et soyeux. Pour économiser son énergie, l’épeire réingurgite la toile confectionnée la veille mais Ophélie ne l’a jamais fait devant moi, est-ce par pudeur ? Les mouches des premiers jours ont été consommées, d’autres sont venues prendre leur place, les prisons de fils s’agitent au gré des soupirs du vent. Rassasiée, Ophélie dort.

Au début, je répondais à tous les appels téléphoniques, à présent je les filtre. On s’inquiète pour moi, on est triste, chacun tente de me remonter le moral à sa façon mais je censure les phrases du genre : accroche-toi, tu es forte ; exige la chimio qui ne fait pas vomir ; tu sais les cheveux, c’est secondaire ; mais si tu tiendras, tu verras ; repose-toi, ne fais plus de ménage ; as-tu essayé les plantes, la propolis, les régimes alimentaires ? Le père du frère de mon beau-frère a eu le cancer de la prostate… Heu ! Moi c’est le poumon.

Comment faire comprendre à toutes ces âmes généreuses que chaque cas est unique et qu’il existe autant de protocoles que de cancers. Comment leur dire qu’il ne suffit pas de s’informer sur les sites spécialisés pour apporter une réponse au problème.

Non, je ne suis pas forte, je suis comme tout le monde et si je ris, c’est pour faire bonne figure. Non, ce n’est pas rien de perdre ses cheveux, avec leur chute, ma féminité s’effrite. Je n’ai pas envie de me reposer ni d’éplucher les articles traitant du sujet, et encore moins de m’accrocher à une branche, elle risquerait d’être cassante.

Ma mine est superbe et je demeure dynamique, d’aucuns affirment que je tolère bien le traitement. Pour un peu, ils me jalouseraient. S’ils savaient l’énergie qu’exige le paraître… Alors je réponds en souriant « hé oui, le cancer me va si bien.. ». D’aucuns sont gênés, il ne faut pas, une blague n’a jamais tué personne.

Le cancer fait peur, on croit tout connaître de lui mais on ne sait pas grand-chose. Je n’admets plus que l’on me parle de lui. Je voudrais que l’on me traite comme jadis, quand j’étais seulement asthmatique. On discutait du temps, du travail, des vacances, de l’économie. Je refuse les conseils, les opinions, les regards compassés, ou que l’on me compare à untel. J’accepte les encouragements. Très brefs parce que ma vie et mon devenir m’appartiennent !

Aux derniers contrôles, les tumeurs ont totalement disparu, d’autres ont considérablement diminué. J’ai droit à une lobectomie, une chance supplémentaire d’en réchapper précise l’oncologue. L’avenir le dira. Une chouette fermeture Éclair barre mon dos en diagonal et deux boutonnières, festonnées par les drains, parachèvent l’oeuvre.

Ophélie s’en va lourde de sa progéniture arrimée sur son dos, bientôt, elle la déposera dans un gros cocon et, son devoir accompli, elle se laissera mourir. Quand a-t-elle été fécondée ? Je n’ai pas rencontré monsieur épeire. Les mâles sont des demi-portions, pour occuper les mandibules des femelles pendant l’acte sexuel, ils leur offrent un insecte, Ophélie a-t-elle boulotté son galant ? Elle passe devant moi, oblique sur la gauche, hautaine dans sa laideur, comme si nous ne nous connaissions pas. Elle longe la fenêtre, escalade le muret, choit de l’autre côté. Engloutie pas l’herbe haute, elle disparaît de ma vue.

L’araignée est partie !



[1] Extrait de « Laurie ou le souffle du papillon », du même auteur aux Éditions Gunten

mardi, 18 mars 2008

Ma dent - (enfant)

Pour Clément, Tom, Antoine, Clara, Casilde, Benoît, Oscar et Prune, mes petits-enfants....


 Ma dent

La porte a claqué,
Le fil s'est cassé,
Ma dent est tombée.
Je l'ai ramassée
Et je l'ai glissée
Sous mon oreiller.

La souris passera,
Elle m'apportera :
Un bout de nougat,
De la barbe à papa,
Une pomme du canada,
Des pièces en chocolat.


Nicole Tourneur

dimanche, 16 mars 2008

Poussière d'étoiles - (enfant)

Poussière d'étoiles

La nuit étend,
Sur le jour exténué,
Une écharpe brodée
En fils d'argent.

Un zoo fabuleux
Peuple la voûte céleste.
Il y a Bernard,
Le Renard,
Gaston
Le dragon,
Justin
Le dauphin,
Gontran
Le serpent.
L'aigle
Royal
Le loup
Des steppes
Le capricorne
Doré.
Où sont les demoiselles ?
Elles sont parties
Très loin d'ici.

Et dans la voie lactée,
Partout sur notre planète,
Le rire des enfants reflète
L'univers étoilé.


Nicole TOURNEUR