vendredi, 27 novembre 2009
Le cancer me va si bien""
Le cancer me va si bien
Ophélie s’est réfugiée sous le rebord du pilier, elle s’y recroqueville, la toile tendue entre le béton et le pot de géraniums vibre. Les pattes repliées sous son corps massif, elle attend. Ophélie est une araignée, une épeire diadème plus exactement. Elle ressemble à une opale à cette exception près que l’ébauche d’une croix est tatouée sur son abdomen. Elle est arrivée au début de l’été et depuis, je suis son développement avec intérêt car un fil invisible nous relie !
La nouvelle est tombée comme le couperet d’une guillotine « Vous avez une tumeur au poumon droit ! ». Moi ? C’est impossible, je n’ai jamais fumé. Je souris au médecin. Une tumeur, oui et alors ?
- C’est tout ? me demande-t-il.
- Je ne comprends pas. Comment c’est tout ?
- Vous n’avez rien à dire ?
Non, je n’ai rien à dire. Depuis la naissance, je vais de maisons de repos en hôpitaux, maintenant, on m’annonce qu’une intruse a élu domicile sur mon poumon, que puis-je faire à part concentrer mon énergie en ce point précis !
- Vous le prenez bien, félicitations, conclut le docteur.
Je le prends ni bien, ni mal, je ne le prends pas du tout. Au fond de mon être, c’est le calme plat, ni crainte, ni colère, ni révolte. Le néant. Comme si le mot « cancer » était exclu de mon vocabulaire. Je subis le destin, une fois de plus il balance un obstacle sur mon chemin qu’il va falloir contourner et surmonter. Ça me ramène à mes sept ans :
- Si tu souffres, c'est pour racheter les péchés des humains, tu comprends ? Et aussi pour que les autres enfants n'aient pas mal. Dieu t'envoie cette épreuve et tu dois en être fière parce qu’il t’a choisie, toi, murmure doucement la bonne sœur en me caressant la joue. Nous allons dire un "Je vous salue Marie", toutes les deux. Tu répéteras derrière moi. « Je vous salue Marie, pleine de grâce... »[1]
Cinquante ans plus tard - à quelques jours près - la phrase de la bonne sœur m’asticote insidieusement, elle repasse en boucle dans mon cerveau ! Manifestement, Dieu n’a pas vérifié ses tablettes, je trouve cela totalement injuste. En 1957 les ordinateurs n’existaient pas et les papiers se perdent vite, mais tout de même, m’en remettre une couche, cela s’apparente à une bavure, à de l’acharnement. Ou mieux : à du harcèlement ! En l’occurrence, c’est le mal du siècle.
Je m’interroge au sujet de mon araignée : est-ce une mygale ou une veuve noire ? Il est trop tôt pour le savoir. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens pas, mes glandes lacrymales sont racornies.
J’ai réfléchi à la situation et ma décision est prise : au-delà d’une certaine limite, le sort décidera pour moi.
Pendant la journée, Ophélie achalande son garde-manger, trois mouches sont enrobées dans une soie si compacte qu’elles semblent décolorées. Ce régime lui convient à merveille, elle bedonne considérablement. À l’affût d’une nouvelle proie qu’elle videra de sa substance, Ophélie s’immobilise au centre de la mire, les pluies printanières la matraquent sans l’atteindre. J’ai le sentiment qu’elle est là pour longtemps.
Le chirurgien a ouvert dans le dos, il a écarté les côtes, glissé les doigts pour tâter mon poumon et il a refermé très vite : des micros tumeurs se sont nichées dans le petit et le moyen lobe. Je suis couchée sur le côté, le drain relié au viscère me fait mal, je limite mes mouvements, mes respirations. Je me mets en veilleuse de la même manière que lorsqu’une crise d’asthme m’asphyxie. L’opération a avorté, il n’y aura pas de mou pour le chat !
Je reprends tristement le chemin de l’hôpital. Il ne sent plus l’éther, les chambres sont conviviales, la télévision est branchée, le personnel soignant est d’une gentillesse extrême mais ça reste un hôpital. Lorsque je pénètre dans le hall, ma gorge se serre.
On passe à la chimio. Le poison s’amoncelle dans mon organisme, je suis un légume. Fantoche sans fil, je reste des heures, des jours allongée sur mon lit, sans lire, sans parler. Je dors, je cauchemarde, et là, enfin, je pleure !
Pas sur moi, mais sur celle que je suis devenue. Réminiscences de mes séjours hospitaliers, je déteste la sieste, quand je me couche la journée, je sens la mort rôder, toute proche. Mon équilibre requiert activité et vie sociale, cependant, les injections répétées ont raison de ma volonté, je ne tiens plus debout.
Mon corps saturé de chimio perspire une odeur chimique qui me poursuit, me précède. Partout. Dans la chambre, la salle de bains, la cuisine. Elle me porte au cœur, je vomis. Manger froid ! Face à l’assiette, je chipote. Je ne supporte plus le fumet des plats, le café, les sauces, l’odeur de cigarette. Mes cheveux se détachent doucement, comme une neige de printemps, mon crâne se dégarnit discrètement, je n’ai plus de cils, mes sourcils sont clairsemés. Côté positif : je maigris. Diètes, yaourts à zéro pour cent et aspartame partent aux oubliettes.
Combien de temps tiendrai-je ?
Avez-vous déjà observé le tissage de l’épeire ? C’est d’une précision arithmétique, une spirale logarithmique dixit les entomologistes. Chaque matin, les pattes d’Ophélie manufacturent des cercles concentriques impeccables et soyeux. Pour économiser son énergie, l’épeire réingurgite la toile confectionnée la veille mais Ophélie ne l’a jamais fait devant moi, est-ce par pudeur ? Les mouches des premiers jours ont été consommées, d’autres sont venues prendre leur place, les prisons de fils s’agitent au gré des soupirs du vent. Rassasiée, Ophélie dort.
Au début, je répondais à tous les appels téléphoniques, à présent je les filtre. On s’inquiète pour moi, on est triste, chacun tente de me remonter le moral à sa façon mais je censure les phrases du genre : accroche-toi, tu es forte ; exige la chimio qui ne fait pas vomir ; tu sais les cheveux, c’est secondaire ; mais si tu tiendras, tu verras ; repose-toi, ne fais plus de ménage ; as-tu essayé les plantes, la propolis, les régimes alimentaires ? Le père du frère de mon beau-frère a eu le cancer de la prostate… Heu ! Moi c’est le poumon.
Comment faire comprendre à toutes ces âmes généreuses que chaque cas est unique et qu’il existe autant de protocoles que de cancers. Comment leur dire qu’il ne suffit pas de s’informer sur les sites spécialisés pour apporter une réponse au problème.
Non, je ne suis pas forte, je suis comme tout le monde et si je ris, c’est pour faire bonne figure. Non, ce n’est pas rien de perdre ses cheveux, avec leur chute, ma féminité s’effrite. Je n’ai pas envie de me reposer ni d’éplucher les articles traitant du sujet, et encore moins de m’accrocher à une branche, elle risquerait d’être cassante.
Ma mine est superbe et je demeure dynamique, d’aucuns affirment que je tolère bien le traitement. Pour un peu, ils me jalouseraient. S’ils savaient l’énergie qu’exige le paraître… Alors je réponds en souriant « hé oui, le cancer me va si bien.. ». D’aucuns sont gênés, il ne faut pas, une blague n’a jamais tué personne.
Le cancer fait peur, on croit tout connaître de lui mais on ne sait pas grand-chose. Je n’admets plus que l’on me parle de lui. Je voudrais que l’on me traite comme jadis, quand j’étais seulement asthmatique. On discutait du temps, du travail, des vacances, de l’économie. Je refuse les conseils, les opinions, les regards compassés, ou que l’on me compare à untel. J’accepte les encouragements. Très brefs parce que ma vie et mon devenir m’appartiennent !
Aux derniers contrôles, les tumeurs ont totalement disparu, d’autres ont considérablement diminué. J’ai droit à une lobectomie, une chance supplémentaire d’en réchapper précise l’oncologue. L’avenir le dira. Une chouette fermeture Éclair barre mon dos en diagonal et deux boutonnières, festonnées par les drains, parachèvent l’oeuvre.
Ophélie s’en va lourde de sa progéniture arrimée sur son dos, bientôt, elle la déposera dans un gros cocon et, son devoir accompli, elle se laissera mourir. Quand a-t-elle été fécondée ? Je n’ai pas rencontré monsieur épeire. Les mâles sont des demi-portions, pour occuper les mandibules des femelles pendant l’acte sexuel, ils leur offrent un insecte, Ophélie a-t-elle boulotté son galant ? Elle passe devant moi, oblique sur la gauche, hautaine dans sa laideur, comme si nous ne nous connaissions pas. Elle longe la fenêtre, escalade le muret, choit de l’autre côté. Engloutie pas l’herbe haute, elle disparaît de ma vue.
L’araignée est partie !
09:15 Publié dans Textes divers et nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : cancer, nicole tourneur, culture, écriture
dimanche, 22 novembre 2009
L'or des templiers
Voici une nouvelle écrite pour un concours, je dois la retravailler... Je suis un peu en retard dans mes textes !
L’or des Templiers
Jeudi 2 août.
-Voilà, c’est fait ! J’ai placé l’annonce « cherche assistant pour convoyer péniche, diplôme de plongée exigé ! ». J’en ai posé une à la boucherie, une à la boulangerie et deux à la supérette de la place des Lilas. Le pharmacien m’a jetée ! Il paraît ça gâche sa vitrine.
Je suis à bout de souffle d’avoir pédalé comme une folle, pourtant j’ai lâché la tirade d’une traite.
-C’est insuffisant, grogne mon père en dodelinant de la tête. Je t’ai dit qu’il fallait payer un entrefilet dans le canard local. Tu t’imagines que les plongeurs vont acheter leur pain ?
-Il doit bien y en avoir. Tous les plongeurs n’ont pas obligatoirement une bonne à domicile.
-C’est pour moi que tu dis cela ?
-Mais non papa, tu sais bien que je plaisante. D’accord, cet après-midi, j’irai jusqu’au journal, tu l’auras ton encart.
Si seulement il se calmait, s’il cessait de ronchonner. Il est nerveux et susceptible, un rien le fait bondir. Je ne parviens pas à le gérer. D’ailleurs, gère-t-on son père ? Non, on le subit ! Il est agressif depuis le départ de sa femme, ma mère et, bien qu’il la cache, sa souffrance est perceptible. Il est malheureux, qu’y puis-je ?
Maman. Elle m’appelait sa puce adorée, son enfant chérie. Elle répétait qu’elle préférait mourir plutôt que de vivre sans sa fille. Et puis, dans un accès de colère, elle descend de la péniche, et m’oublie. Envolées les belles déclarations !
J’ai passé des heures à ruminer et à me lamenter sur mon sort mais ça n’a rien changé, maman n’est pas revenue et mon père est toujours en boule.
Déjà un mois que j’ai quitté l’école privée, chic et chère, où je suis pensionnaire et pour laquelle mes parents se saignent aux quatre veines. Pendant les vacances, mes copains partent au ski, à la mer ou à l’étranger, moi je flemmarde sur le toit de la cabine de pilotage. Pour rien au monde, je n’échangerais ma place. À la perspective de ces trois mois de farniente, j’étais excitée comme une puce sur un chien pouilleux, la tête remplie de projets mais j’ai débarqué au milieu d’une tempête conjugale qui a rafraîchi mon enthousiasme.
Mon père vociférait, maman l’écoutait sans broncher en essuyant la vaisselle. Lorsqu’elle m’a vue, elle m’a souri, comme pour s’excuser, mais ses yeux désenchantés étaient noyés dans une mer de larmes. Je me suis réfugiée dans ma chambre sans leur dire bonjour.
Samedi 4 août.
La péniche glisse le long de la berge, la Seine salue son passage en clapotant. Un escadron de mouettes crie dans son sillage. Un vent chaud chatouille les draps accrochés au fil, ils claquent, quelques gouttes mouillent mes pieds. Maman secoue le linge avant de le suspendre, elle prétend que cela défroisse le tissu.
De dos, elle me ressemble, elle a conservé son allure d’adolescente avec son jeans, son pull avachi et ses espadrilles. Chez elle, les espadrilles sont une obsession, elle en a suffisamment pour contenter un mille-pattes. Chaque année, pendant les soldes, elle fait la razzia dans les magasins, elle en achète de toutes les couleurs et elle les brode. Un passe-temps comme un autre !
Au jour de l’An, je me souviens, elle a passé sa robe de soirée et enfilé une paire d’espadrilles blanches ornées de roses jaune orangé qui, la main gauche sous la toile, la main droite tenant l’aiguille, l’accaparèrent une saison entière, mais le résultat fut à la hauteur de sa peine. J’entends encore sa voix chantante : zut ! Je me suis piquée le doigt. Et les brodeuses professionnelles allègueront que le point de croix n’est pas de la broderie. Pauvres pommes !
Pourquoi m’a-t-elle laissée ?
Tout est parti d’une broutille, enfin, rien de plus grave qu’à l’ordinaire, peut-être en a-t-elle eu assez d’être l’esclave de mon père. Fais ceci, fais cela. As-tu pensé à.. Pas un « S’il te plait » ni un « merci ». Un ras le bol plus fort que son amour maternel la faite s’enfuir !
Le détonateur a été cette histoire de trésor. J’ignore où papa a déniché ce conte à dormir debout : l’or des Templiers serait enfoui dans la vase, quelque part entre Bonnières et Rouen.
Maman a pouffé de rire. Un rire moqueur dixit mon père vexé, moi je l’ai trouvé nerveux. Papa s’est planté devant elle et l’a giflée brutalement. C’était la première fois, ce fut la dernière. Maman a pris son sac et elle a quitté la péniche la tête haute, sans se retourner. Il m’a fallu deux jours avant de réaliser qu’elle m’avait abandonnée.
Mardi 7 août.
À midi, j’ai aidé mon père à mettre la péniche à quai. On attend une cargaison, l’ai-je questionné. Non, je prends des vacances, a-t-il rétorqué le nez dans ses manœuvres. La surprise m’a clouée sur place. D’aussi loin que remontent mes souvenirs, je ne l’ai jamais vu s’octroyer deux jours de repos.
Mon père. Il est encore jeune, à peine quarante ans. Grand-mère affirme qu’il est dans la force de l’âge. Il n’est pas mal et si j’étais une femme, je crois qu’il me plairait. Mais je suis sa fille et je ne lui pardonne pas d’avoir frappé ma mère.
Une vague de chaleur s’est installée sur la région, les géraniums sont déshydratés, personne ne les arrose. Que pensera maman quand elle rentrera ? Car elle reviendra, c’est une certitude. J’ai besoin d’y croire.
Chaque jour, j’enfourche mon vélo et je file à la piscine. J’ai intégré une bande de jeunes plutôt sympathiques, avant la rentrée scolaire, je les inviterai sur la péniche. Ça impressionne toujours ! Et dans le lot, il y a Romain..
Lorsque je pars le matin, mon père est assis en lotus sur le sol au centre de ses précieuses documentations, au crépuscule, je le retrouve dans la même position. Il me fait penser à une statue de sel.
Jeudi 9 août.
Ce soir, on a de la visite, fait suffisamment rare pour le mentionner ici. « Aurélie, voici Damien, dit mon père détendu. Il est plongeur amateur mais il a palmé dans toutes les mers du monde, alors la Seine, à côté, c’est du sirop de canne à sucre ». Damien pose sur moi deux quinquets verts, le soleil et l’iode ont décoloré ses cheveux châtains, des mèches blondes les parcourent. Il doit avoir vingt-cinq ans, il est grand et baraqué, un sac de muscles non enduits de graisse. Il sourit. Ma tête bourdonne, mon cœur palpite, si la chaise n’était pas à portée de main, je tomberais d’inanition.
« Damien dormira dans ma chambre et moi dans le salon, continue mon père indifférent à mon trouble. Tu veux bien faire le lit et débarrasser mes affaires ? ». Je bafouille « avec plaisir », pas de formules de politesse. Ce n’est pas important, le regard bienveillant de Damien me suffit.
Vendredi 10 août.
Très tôt ce matin, Damien a mis les moteurs en marche. Vingt kilomètres plus loin, mon père a ordonné d’amarrer la péniche au milieu de nulle part. J’ai fait remarqué qu’on n’avait pas le droit de s’arrêter ici, Damien a haussé les épaules, papa n’a pas relevé.
Il dort peu, se nourrit à peine. La fièvre des chercheurs d’or consume ses pupilles, l’excitation manipule chacun de ses gestes. Parfois, il me prend par la taille et il m’entraîne dans une farandole endiablée sur le pont minuscule. Il rase le bord. Il fait mine de chavirer dans les eaux encrées de la Seine, et repart en sautillant. On va remonter le coffre, serine-t-il, ce n’est qu’une question de jours. Dommage que ta mère ne puisse pas assister au spectacle, elle rirait moins !
Hier, j’ai prétexté une visite à mes amis pour me rendre dans le port de Rouen. J’ai collé des affichettes à l’intention de maman, afin qu’elle nous trouve facilement. Pour le cas où…
Mercredi 15 août.
Cinquième jour. Jusqu’à présent la pêche a été infructueuse. Il fait chaud, la canicule est à son apogée. Tandis que Damien plonge sous la direction de mon père, je reste confinée dans ma chambre en maillot de bain, mon MP3 sur les oreilles.
Des exclamations éclatent à l’étage du dessus, j’arrache mes écouteurs et me précipite dans l’escalier. La tête de Damien affleure l’eau.
-Vous aviez raison, le coffre est prisonnier de la vase, impossible de le déplacer. Que fait-on ?
-Tu vas l’arrimer solidement et on tirera ensemble. Ça devrait fonctionner, dit mon père en balançant une corde dans le vide..
Toute la sueur de leur corps a été nécessaire pour remonter la malle mais elle est là, ruisselante de flotte, posée sur une couverture pour ne pas l’abîmer. Je suis perplexe, elle semble neuve, tout droit sortie d’un catalogue de ventes par correspondance, un énorme cadenas la verrouille.
Je croise le regard hilare de mon père. Subitement, je comprends tout : cette mise en scène est le prétexte d’une farce. Et j’ai marché à fond. Un rire inextinguible s’empare de moi. Sacré papa ! Il n’a pas perdu son sens de l’humour. Maman a raté quelque chose, demain, j’irai à sa recherche. Je lui dirai que tout cela n’était qu’une blague, qu’il ne fallait pas en prendre ombrage.
Papa décroche une clef dans la cabine de pilotage que je n’avais pas remarquée auparavant, il l’enfile dans la serrure, la clef tourne sans accroc. Jusqu’où poussera-t-il la plaisanterie ? Je trépigne de curiosité.
Soudain, l’attitude de mon père change, il gesticule anarchiquement, il interpelle son épouse absente, la provoque. La rage torture son visage, Damien et moi nous sommes ahuris. Enfin, dans un mouvement théâtral, il soulève le couvercle.
Vendredi 17 août.
Je suis allongée sur un lit d’hôpital, un lit immaculé. Une douleur sourde broie mes tempes, mon sang circule dans mes veines au ralenti. Ai-je fait un cauchemar ? Non, je suis dans la réalité, les hurlements joyeux de mon père, les miens pleins de terreur saturent mes tympans.
Dans la malle ouverte, il y a la face défigurée et blafarde de maman. Elle me hante, ses globes oculaires évidés fixent le néant, ses lèvres sont grises. Les eaux polluées ont entamé le lent processus de décomposition. J’ai beau fermer les yeux, le masque grimaçant de ma mère est présent derrière mes paupières, sur les murs, partout.
À mon chevet, Grand-mère sanglote. Nous ne réalisons pas encore l’ampleur du désastre. Nos pleurs se mêlent.
Pourquoi mon père a-t-il assassiné maman ? Parce qu’elle le quittait ou parce ce qu’elle se moquait de lui ? Je ne le saurai jamais. Bourré de tranquillisants, il est enfermé avec les fous dangereux, prostré sur sa paillasse. Il a perdu l’usage de la parole, le trésor des Templiers a fait de lui un zombi !
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lundi, 26 octobre 2009
Apocalypse
Apocalypse
Tes cheveux tombent ? Pas de quoi s’alarmer, on est en automne. D’ailleurs, en fin d’année, tout tombe: les jours, les feuilles, les fêtes, c’est dans la logique des choses. Tu connais les méfaits de l’hiver : un moral en berne parce que le soleil se recroqueville dans les abysses de l’infini, et une envie irrépressible de dormir qui te bloque sous la couette.
Tout est-il sombre ? Non. La forêt revêt sa parure auburn, les feuilles dorées des arbres couvrent le sol, assoupissent les craquements, elles tissent un tapis doux à la chaussure, tendre à l’oreille. Lorsque tu les foules du bout du pied, elles se soulèvent, se poudrent de graines, puis elles retombent en soupirant. Peu à peu, elles se transforment en humus, elles ensemencent la terre et leurs effluves champignonnés enivrent tes sens, ton esprit s’évapore en direction de la cime des arbres/
Bientôt, le ronronnement des tronçonneuses envahira l’espace, les bûcherons trancheront une partie de cette jolie forêt qu’ils expédieront dans les fabriques à papier. Les rondins écorcés, débités en morceaux, seront cuits avec de la lessive caustique et passés dans le défibreur. De la magnificence de l’arbre ne restera qu’un feutre blanchâtre informe, triste souvenir d’une magnificence !
Les feuilles de cellulose se métamorphoseront en journaux, cahiers, photos, livres… Elles contribueront à écrire l’histoire !
Dès le début de l’automne, les avis d’imposition sont tombés, comme une condamnation, dans ta boîte aux lettres. Ils sont couverts de chiffres et de pourcentages qui te pressent jusqu’à la pulpe. Tu retournes les feuillets dans tes mains, tu les froisses, ils sont rêches. Démoralisée, tu les jettes sur la table en te demandant si ces maudits papiers proviennent des forêts déracinées ! Tu les retournes en tous sens, aucune mention de recyclage n’y est mentionnée !
Hélas, même la nature se fait entuber !
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vendredi, 02 octobre 2009
Petite réflexion
Tu es née d’une graine a dit maman lorsque j’avais l’âge de raison, c’est-à-dire sept ans. Sur l’instant, je n’ai pas saisi le sens de sa phrase : une graine, on plante, ça germe et ça pousse. Ça devient des lentilles ou des fayots, mais moi ? Je ne ressemblais pas vraiment à une herbacée.
Et puis un jour, en jouant à la marelle, j’ai tout compris et depuis, partie de la terre, je croisse telle un plante sur un chemin semé d’embûches et de joies. Une chose est certaine, quoiqu'il arrive en cours de route, je finirai au ciel.
Et vous ?
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dimanche, 02 août 2009
Au coeur de l'arbre (bientôt l'automne)

Au cœur de l’arbre
Écorce d'argent, écailles plates.
Le tronc vidé de ses substances sucrées, l'érable est à l’image de l’être dépourvu d’âme. Majestueux sur l’azur, il étale sa couronne à trente mètres au-dessus du sol moussu. Là-haut, à l’orée des cieux, une main rude fouille sa chevelure mordorée. La main taille, blesse l'arbre qui gémit et pleure des feuilles miellées. Au contact de la terre, elles se tachent d'éclaboussures, brunes comme la peau tavelée d’un vieillard.
Et l'érable soupire, le temps s'enfuit trop vite.
Déjà, l'hiver le déshabille, le met à nu. Ses branches se couvrent de givre et de fleurs de neige. Dans la froidure de l’automne, l’érable grelotte en languissant le printemps qui l’habillera de tendres bourgeons.
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samedi, 01 août 2009
Les trois millénaires... théâtre
Les trois Millénaires
1000
Onze coups sonnent à la cloche de l’église. Onze coups qui préparent les gens au passage à l’an 1000. Par la petite fenêtre à barreaux, une voix caverneuse clame :
- La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
La cellule de moine baigne dans un halo pâle de lune. Sur la paillasse, un homme est allongé, il se lève et va s’agenouiller sur le prie-dieu. Sa tête, posée dans ses mains, s’offre comme une offrande au Seigneur du Monde.
Un coup sonne à la cloche de l’église. Il est vingt trois heures quinze, dans quarante cinq minutes, l’an 999 de notre ère aura fini son cycle. La voix caverneuse repasse :
- La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
L’homme se lève, d’un mouvement brusque, il rejette la capuche qui dissimule son visage. C’est Robert le Pieux. Il a été excommunié et les lieux de culte du royaume ont été fermés sur ordre du Pape. L’effroi grimace sur la face livide du Roi qui déambule nerveusement à travers la pièce en se lamentant :
- Seigneur, que faire ? Mes sujets sont indifférents au drame qui se déroule aux portes du royaume. Ils ignorent tout du calendrier. Heureux les Simples d’esprit, s’ils savaient ! l’Apocalypse de Saint-Jean a prédit : Quand les mille ans seront écoulés, Satan, sera relâché de sa prison. Et il sortira séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre ; leur nombre est comme le sable dans la mer… ».
Prier, il faut prier. Robert le Pieux s’agenouille à nouveau, il appuie son front sur ses poings fermés, alors commence sa lente litanie :
- Notre père qui êtes aux cieux… Seigneur, si seulement vous pouviez descendre pour me réconforter, je vous vénèrerai bien plus ! Que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive. Le mien commence à peine et le Pape, votre serviteur m’a excommunié. Pour inceste ! Il parait que c’est un péché d’épouser sa cousine, cependant, nos liens, entre Berthe et moi, remontent au quatrième degré ! J’ai beaucoup d’estime pour Suzanne, ma première épouse, mais à cinquante ans, on ne procrée plus, que pouvais-je faire sinon la répudier ? Notez que nous nous sommes séparés d’un commun accord et en bons termes.
Le roi sursaute, il se redresse précipitamment et remarque :
- Berthe ne m’a pas donné d’héritiers, serait-elle stérile ? Mais non puisqu’elle a eu cinq enfants de son défunt mari ! c’est étrange. Il doit bien avoir une explication logique à ce phénomène. M’aurait-elle trompée ? Ô Seigneur, soupire-t-il en s’agenouillant. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-moi aujourd’hui mon pain quotidien.
Robert observe le crucifix placé au-dessus de son crâne :
- C’est la formule consacrée car, de ce côté Mon Dieu, je n’ai rien à vous reprocher, vous m’avez plutôt bien loti. Pardonnez-moi mes offenses comme je pardonne à ceux qui m’ont offensé… Ô Dieu Tout Puissant, Être de bonté et de compassion, ouvrez vos églises à mon peuple, autorisez-lui à recevoir les saints sacrements. Protégez-moi de la tentation…
Deux coups sonnent à la cloche de l’église, il est vingt-trois heures trente. La voix caverneuse délaie son même discours : La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
Robert s’est assis sur lit pour réfléchir :
- Si je me sépare de Berthe, aurai-je votre pardon Seigneur ? Il faut une descendance à mon royaume, ma généalogie ne peut pas s’arrêter pour une erreur d’interprétation. Peut-être pourriez-vous l’expliquer à votre représentant de la terre : le Pape !
Couché sur la planche, Robert le pieux murmure : Mais délivrez-moi du mal. Ainsi soit-il ! Et il s’endort !
Il n’a pas entendu les douze coups qui le portait vers le nouveau millénaire, Robert ronfle.
Robert se réveille étonné : L’an 1000 est passé, ceci est de bon augure. Un signe de Dieu ! Allons de ce pas répudier Berthe et organiser mes futures épousailles avec Constance de Provence, une alliance avec le Sud ne serait pas pour me déplaire. (Il se tourne vers le public) D’ailleurs, Rosala ne devrait pas tarder à casser sa pipe ! (il se lève et part en courant.
An 2000
Décor dépouillé, un bureau, une chaise, un ordinateur devant lequel se trouve un homme ou une femme. Et voix off.
Voix off : Alors Monsieur Bogue, que nous réserve le passage à l’an 2000 ?
L’acteur (trice) qui n’écoute pas : Merde. Il faut pourtant que j’arrive à régler cette horloge, nous sommes à J-2 heures et je n’ai pas encore trouvé la solution. Si je me plante, je peux dire adieu à ma prime de fin d’année. Il est pas bête le patron, cette prime il ne la verse qu’en janvier. Des fois qu’il puisse économiser quelques sous…. Y’a un truc que je n’ai pas essayé et qui pourrait fonctionner… voyons, voyons…
L’acteur pianote à toute allure.
Voix off, celle de l’invité : On peut envisager les choses sous divers angles mais le plus probable est que le 31 décembre 2000 ne soit pas reconnu par les ordinateurs. Ceci peut être l’une des conséquences de l’année bissextile. Un exemple : si le système ne calcule pas correctement la date, le 366ème jour ne sera pas pris en compte et l’horloge passera au 1er janvier 2001 sans aucune hésitation.
L’acteur : Je sens qu’ça vient… Si j’arrive à mes fins, bingo, « soupère loterie » (chantonné avec accent espagnol). Mais si je me plante… Le chef m’accusera de terrorisme au sein de la boîte. Pensez, je n’ai pas accepté leurs logiciels vendus à des prix prohibitifs. Est-ce que L’Est et l’Asie se dotent de tous ces trucs ? NON ! Pourtant, ils ne sont pas plus cons que nous ces braves gens ! (Il continue à farfouiller l’ordinateur sans s’occuper de la radio).
Voix off du présentateur : Alors que faut-il faire ?
Voix off de l’invité : Notre société a posé le problème dès la fin des années 90, elle a anticipé le phénomène et vous pouvez trouver parmi notre large gamme de produits, celui qui vous mettra à l’abri du fameux bug.
Voix off du présentateur : D’accord, mais ces logiciels sont très onéreux. Toutes les entreprises n’ont pas les moyens de les acheter.
L’acteur hurle : J-15 minutes, j’y suis, j’y suis. J’y RESTE !!!
Voix off de l’invité offusqué : Il faut savoir ce que l’on veut : mégoter aujourd’hui risque de coûter des milliers d’euros dans 10 ou 20 ans…. Et que dire….
L’acteur éteint la radio pour attendre le passage à l’an 2000, il est anxieux. Soudain la pendule du dehors sonne 12 coups, l’homme saute de joie : Ouais, c’est bon, et sans dépenser un radis ! Hip ! Hip ! Hip ! Hourra. (Il embrasse l’écran de son ordinateur en lui chantant) Bonne année, bonne santé, de la joie pour toute l’année !
Il sort de la pièce en farandolant.
AN 3000
Peu de décors, un ou deux arbres (ou ombres projetées sur un rideau). Fond sombre….
Voix off : Vous aimeriez connaître le troisième millénaire ? Pas d’bol ! Vous ne le verrez jamais. Les hommes n’existent plus, ils se sont entretués il y a bientôt 400 ans… Les guerres chimiques se sont développées, elles ont eu raison de la race humaine. Avant de mourir, les rescapés des attaques précédentes ont disséminé des bombes atomiques sur toute la planète et ils les ont faites exploser. Pas de survivants… La terre est morte, brûlée vive par ses enfants… (La voix sanglote) Plus rien, plus personne ! Je suis seul au fond de mon bunker, les vivres s’épuisent, déjà les bougies manquent et …. (Hurlement - plus rien).
Des cafards (acteurs recouverts d’un tissu noir avec des antennes) avancent sur la scène en riant ironiquement, ils traînent à leur suite un pantalon, une chemise (enfin ce que vous voulez).
Le rideau se baisse.
Nicole Tourneur
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vendredi, 31 juillet 2009
Extrait du recueil "Les fenêtres"
C'est pas grand chose, mais…
Le balai approche inexorablement des charentaises, il va attaquer, Michel le sait. La voix de Martine précède le manche :
- Tu veux bien pousser tes chaussons ? Juste deux minutes pas plus, il y a des minous sous ton siège. Je vais en profiter pour vider le cendrier.
Sa femme se penche pour attraper un bout de fil qui s'est coincé sous le pied du fauteuil, son coccyx pointe comme une tête de chat vue de derrière. Méticuleusement, elle essuie le carrelage, soulève ensuite le chiffon et admire, émerveillée, les milliers de pathogènes qui le maculent. En souriant, elle remarque:
- Tu vois, c'est pas grand chose, mais c'est déjà plus propre.
Cinquante cinq ans de "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre", combien d'années encore à subir ?
Au début, Michel n'y a pas prêté attention : l'amour, la nouveauté... En se mariant, il est passé brutalement de l'adolescence à l'âge adulte. Puis, les enfants sont venus, à tour de rôle, quatre fois de suite. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour nourrir ce petit monde, alors, il a accepté les heures supplémentaires, les déplacements. Bref, sa rencontre avec le balai n'a eu lieu que le jour de sa mise à la retraite ; depuis, ils se croisent matin, midi et soir au hasard des miettes, des jours de pluie, des chaussures boueuses ! c'est devenu une habitude. Lorsque Martine oublie son ménage, Michel se surprend à penser "peut-être que le balai est mort", et il éclate de rire.
Chacun son truc, elle aime le nettoyage, lui préfère le bricolage, enfin ! La terminaison est identique, ce n'est qu'une question "d'âge".
Quand ce n'est pas le balai, c'est l'encaustique et les patins ! L'odeur tenace de la cire d'abeille, enrichie à l'essence de térébenthine s'il vous plait, incruste les meubles, les sinus, "ça sent le propre ! murmure Martine avec satisfaction". Sans un mot, Michel observe sa femme, il se demande comment elle peut se satisfaire d'activités aussi mesquines, pourtant elle semble très épanouie. Mais lui, que connaît-il de ses désirs à elle, de ses frustrations ? Martine veut oublier l'habitude, la solitude et les non-dits, son intérieur scintille pour enrichir son existence. Comme un tic, elle ponctue ses gestes par "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre".
Dans son atelier du bout du jardin, Michel invente puis fabrique des meubles en chêne et des jouets en pin. Lui aussi encaustique, mais différemment. Il caresse le bois, le nourrit, lui parle, ses sens s'imprègnent de la sève ambrée. La poussière, présente en permanence, recouvre de son fin duvet les étagères, les outils ; le bois encombre le sol de ses serpentins ; de temps en temps, Michel les ramasse, les entasse dans un grand sac poubelle qu'il évacue quand il y pense. La musique projette ses airs de salsa jusqu'à l'autre côté de la pelouse, là où, de sa fenêtre, Martine espionne son voisin de mari dans le silence de l'ennui. A aucun moment, il ne partage son espace vital, elle, si !
Toute l'année, le mardi, l'emploi du temps du couple est immuable, il ne varie jamais. Quand l'aube se fond dans le jour, Michel enfourche son vélo et se rend au village pour faire "le" ravitaillement. C'est un prétexte, les commerçants passent régulièrement. Martine sait que son mari va se promener, histoire de rencontrer d'autres têtes, d'autres sourires ; il a besoin de ces contacts hebdomadaires, ils lui renvoient une image d'homme vivant. Lorsqu'il passe dans la rue principale, on le salue :
- Alors Michel, comment va la santé ? Et Titine, toujours aussi sauvage ? Moi, je m'embêterais dans ce trou, je ne sais pas comment vous faites pour habiter un endroit pareil ! Et comment vont les gosses, ils viennent bientôt ? Tout de même, c'est pas une vie ça, eux à Paris, vous ici !
Michel sourit, chaque semaine, il explique les enfants, les petits-enfants, ils ont leur vie, elle n'est pas compatible avec la sienne, mais ils s'appellent souvent. Heureusement qu'il y a le téléphone. Ah ! Quand il était jeune, c'était différent, il fallait se déplacer. Il se souvient : il fonçait sur les chemins poussiéreux, à grands coups de pédalier, pour rejoindre Martine. Les montées, les descentes, aucune importance, les roues de la bicyclette avaient des ailes. Il revoit la jeune fille brune, pas très grande, légèrement rondouillarde, c'était la mode "à l'époque". Avec sa robe en vichy et son chapeau de paille sur la tête, elle était si jolie !
Pendant ce temps, Martine s'accorde un bref repos : elle pose enfin son balai ! Confortablement installée sur le canapé, elle entreprend les mots croisés de son magazine. A onze heures quarante cinq précises, elle prépare le déjeuner, étale la toile cirée sur la table de la cuisine et met le couvert. Ensuite, elle attend ! Et les mois continuent de s'écouler sans surprise.
Un jour, Michel appelle sa femme :
- Viens voir, j'ai terminé ton armoire. Chez un ébéniste, tu l'aurais payée les yeux de la tête ! Je peux dire que j'en ai bavé, tout est chevillé, mortaisé, tenonné, tu ne trouveras pas une vis, pas un clou. Suis crevé, il faut encore que je nettoie l'atelier.
Admirative, Martine ouvre les portes, inspecte, renifle ; déjà, elle organise la disposition du linge, des papiers. Dans le grand tiroir du bas, elle rangera les photos de ses enfants et de la famille. En rêvant, elle effleure le bois, tiens là, il reste des aspérités, surtout ne rien dire, passer un coup de ponçage après, plus tard, quand Michel sera en vadrouille. Attendrie, un élan d'amour la pousse vers l'homme qui a exécuté, pour elle seule, une armoire de "jadis". Elle l'embrasse rapidement sur la joue et dit :
- Laisse, je le ferai demain.
- Interdiction formelle de toucher à mes outils, c'est mon problème. Contente-toi de vider la maison ! Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu passes la serpillière ? D'ailleurs, il faut que je bétonne le sol, ce sera plus facile à entretenir.
- Bon, j'y toucherai pas, mais ne crie pas, je t'en supplie.
Martine déteste les confrontations, elle les esquive comme on fuit la maladie. Elle préfère se retrancher dans son "monde" intérieur, il ignore les disputes et sait digérer l'amertume.
Le mardi suivant, elle modifie légèrement la routine : en se levant, elle a décidé de nettoyer l'antre de l'ours ! Chargée de son balai, sa pelle, son torchon, son produit à lustrer, elle fonce dans le capharnaüm "du bout du jardin" ; elle écouvillonne, frotte, balaie, décape les carreaux, le soleil entre tout à fait. Après deux bonnes heures d'ardeur au travail, elle s'arrête satisfaite : on pourrait presque y pique-niquer. Dès le retour de Michel, Martine n'y tient plus :
- Viens voir, j'ai une surprise pour toi !
Fièrement, elle tire son mari en direction de l'atelier. Inquiet, il bégaie, rougit puis rugit ; les sacs, qu'il tenait à la main, s'éventrent sur la terre battue. Et les mots se déversent dans un flot de bile, ils inondent l'air, le brûle. Michel gesticule dans tous les sens. Interdite, Martine l'observe. Soudain, deux mains qu'elle ne reconnaît pas lui serrent le cou, elle n'oppose aucune résistance ; progressivement, la femme se noie dans la fureur du regard de l'autre ! Comment s'appelle-t-il au fait ? Elle ne sait plus, ses pensées s'engourdissent et son souffle s'éteint.
Michel relâche son étreinte, le corps s'effondre comme une marionnette de chiffon. Alors, il creuse un trou, dépose méticuleusement sa femme, ferraille le tout avant de couler le béton. Il aplanit la chape, en vérifie la pente avec le niveau. Sans bruit, le soir est arrivé. Michel, exténué, inspecte son travail une dernière fois, il s'accroupit, se penche, sourit et dit :
- Tu vois, c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre !
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mercredi, 22 juillet 2009
C'est qui ON ?
C’est qui « ON » ?
Le rendez-vous est fixé au CDI à dix heures trente précises, là se tiendra l’atelier d’écriture que j’animerai durant un trimestre à raison de trois heures par semaine.
Par principe, j’arrive en avance, je préfère surprendre les élèves dans leur élément. Je ne veux pas être l’intruse qui perturbe leur monde, je dois me faire discrète. Même si je ne suis pas une débutante en la matière, je ressens toujours un peu de trac. Surtout, j’espère que ça collera entre nous et qu’ils s’enthousiasmeront pour cette aventure.
Cette fois, j’interviens dans une classe de troisième d’insertion. Les collégiens entrent nonchalamment dans la salle, ils m’aperçoivent, me dévisagent succinctement, le professeur de français leur a parlé d’un auteur mais ils n’ont pas compris à quoi il allait servir, ils s’interrogent : va-t-on les assommer avec des leçons, des devoirs dont ils n’ont que faire ?
Ils me saluent poliment, je réponds par un sourire bienveillant. Combien sont-ils ? Dix-huit, dix-neuf. Certains balancent leur sac par terre et s’apostrophent en ricanant. Les paresseux se dissimulent derrière les étagères croulantes de livres, cinq d’entre eux posent la tête sur leur cartable et s’endorment, le marchand de sable a distribué ses somnifères.
Prêts à repartir, quelques-uns ont conservé leur blouson, l’embêtement tire leurs traits, ils sont là parce que l’école est obligatoire, sinon, ils s’éclaterait ailleurs. Les plus courageux - ils ne sont pas nombreux : deux garçons et huit filles -, se mettent au premier rang, leurs yeux pétillent de l’espoir de s’en sortir malgré une vie familiale chaotique. C’est pour eux que je reste.
Dix bonnes minutes sont nécessaires avant d’obtenir le silence. La documentaliste présente et distribue mon premier roman « Laurie ou le souffle du papillon[1] ». Devant l’épaisseur de l’ouvrage, les murmures se font protestations : Quoi, madame, faut lire tout ça ? Combien y’a de pages ? Ouah deux cent vingt ! En plus, c’est écrit tout petit. Oui, vous devez lire tout ça, ensuite, vous ferez un résumé du livre de Nicole Tourneur.
Le ton est donné, de l’auteur anonyme, je deviens l’enquiquineuse qui leur refile du boulot !
J’ai une pensée émue pour la classe de sixième avec laquelle nous avions écrit des contes. Têtes blondes ou brunes, regards francs, questions directes « Ma p’tite Nicole, comment on écrit…. T’as quel âge ?… Tu gagnes beaucoup ? ». Incrédules, ils m’écoutèrent décrirent ma jeunesse sans télé, sans Internet ni jeux vidéos « elle est née à l’époque des dinosaures ? ». À la fin de l’atelier, un courriel me causa du tracas :
C domag ke tu ns kite, ct tro bi1 é 1Trecen. @ b1to. Maximilien[2].
Je planchai un bon quart d’heure devant le message codé, quand j’eus la révélation : TEXTO, je devais lire texto ! Je remerciai Maximilien et lui dis ma tristesse de les quitter, lui et ses camarades. J’avouai également les difficultés rencontrées lors du décryptage de son message. Il me répondit par retour « la prochaine fois, j’écrirai dans ta langue ».
Cette fabuleuse spontanéité me ramène à mes dix ans. Nous sommes en 1960, mes parents sont venus passer leurs vacances à Font-Romeu où je suis en maison de repos depuis deux ans pour mon asthme. Ils font du camping pour la première et dernière fois, les talons aiguilles de ma mère ne supportent pas la boue grasse et les orages montagnards. Chaque matin, ils viennent me chercher dans le hall du Home Catalan et ils me ramènent après le goûter. Soucieux de mon avenir, ils ont apporté dans leurs bagages un cahier de devoirs de vacances qui ne m’emballe pas du tout.
Raconte notre promenade au lac des Bouillouses, ordonne mon père en me tendant une feuille blanche. J’obtempère en tirant la langue. Ça se fait encore de nos jours, si si je vous l’assure, j’ai vu les élèves de sixième jetant leur baveuse loin devant !
Je commence : On est parti ce matin très tôt. Il faisait très beau. Avec maman, on est allé acheter du pain et du jambon pour faire des sandwichs….. Je vous ferai grâce de cette rédaction forcée de deux pages inutiles et fastidieuses.
Au bout d’une heure d’un labeur acharné, recopié au propre avec les pleins et les déliés, je tends ma rédaction à mon père, il la survole en bougonnant puis la déchire : Tu recommences et tu remplaces « on » par « nous », vocifère-t-il. Ton institutrice ne t’a-t-elle pas appris que « on est un con ? ».
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mercredi, 10 juin 2009
Nous avons tous un demain qui vient
Que sera demain ?
Le réveil marque cinq heures. Elle bascule ses jambes d’un seul mouvement dans le vide, lentement pour ne pas accentuer la douleur qui persécute son squelette en permanence. Un éclair fulgurant traverse ses hanches, elle réprime un cri en serrant les dents. Ses pieds maigres fouillent le tapis à la recherche des chaussons, elle s’enveloppe dans une liseuse tricotée à points ajourés en laine mohair comme il n’en existe plus de nos jours. Sa petite-fille la moque parfois « mamie, on dirait la grand-mère du Petit Chaperon Rouge ». Elle sourit, son regard s’illumine.
Dans l’immeuble, tout est calme, le monde dort. Chaque dimanche, elle se lève quand la lueur famélique des réverbères éclaire les rues silencieuses, quand la Lune n’a pas encore bâillé et que le soleil joue à cache-cache avec les arbres. Elle tape l’oreiller, rabat la couette sur le drap sans le tirer, l’effort martyrise ses poignets, ses mains déformées, elle les frictionne. Elle déjeune frugalement, il y a belle lurette qu’elle ne traîne plus à table et puis le dimanche, la nourriture se bloque au niveau de la gorge. Elle se douche longuement, l’eau tiède ravive ses chairs usées qui plissent au coude. Ses joues sont flétries mais ses yeux ont conservé leur beauté turquoise. Elle est très vieille à présent, toutefois, en excluant ses douleurs, elle a l’œil vif et la démarche alerte.
Elle enfile sa robe coquelicot, elle trouve que la couleur ne sied pas à une femme de son âge, cependant c’est la préférée de son époux. Elle se demande d’ailleurs si ce n’est pas grâce à ce vêtement qu’il la reconnaît, il s’attache aux choses, pas aux gens. Et si elle changeait ? Juste une fois pour voir. Non ! Pas aujourd’hui, à la prochaine visite. Peut-être. Elle se parfume légèrement parce qu’elle est persuadée d’exsuder la mort. Tu as vraiment de drôles d’idées maman, s’irrite son fils, tu sens bon, je t’assure ». Mais elle sait, elle, que ses mois sont comptés.
Elle ferme la porte à clef, descend au rez-de-chaussée par l’escalier, l’exercice dérouille ses articulations. Le taxi l’attend déjà, elle pose son cabas sur la banquette arrière et s’installe à côté du chauffeur. Pendant les trente kilomètres qui la séparent de la maison de retraite où vit son mari, elle parle. De tout, de rien, du climat qui est devenu fou. À son époque, il y avait de vrais hivers, de vrais étés. En mai, on faisait réellement ce qui nous plaisait. Elle déteste l’euro, il a fait grimper les prix en flèche et amputé leur maigre pension. L’avenir de ses petits-enfants l’inquiète : la crise, la mondialisation et toutes ces horreurs perpétrées un peu partout sur la planète n’augurent rien de bon.
Le chauffeur l’écoute sans l’interrompre, il aime bien la vieille dame. Sagement assise les paumes sur les cuisses, le dos collé au dossier, elle est menue, à peine plus grande qu’une gamine de douze ans. II s’enquiert de la santé de son époux, elle hausse les épaules, il n’y a aucune amélioration, au contraire. Le chauffeur n’insiste pas, depuis qu’il la transporte, une question le taraude : comment sera-t-il plus tard ? Il dépose sa cliente devant le hall d’entrée, « à dimanche prochain » lance-t-elle dans le vent.
Elle entre sans bruit dans la chambre de son époux, il mange une compote. Entre deux cuillérées, il tire la langue, elle détourne le regard, elle ne le reconnaît plus. Ce n’est pas Maxime qui est assis dans ce lit, mais un étranger. Elle se force à sourire.
- Bonjour. Tu as passé une bonne nuit ? demande-t-elle en sortant les gourmandises et les vêtements de son sac. Je t’ai préparé une crème caramel.
- Comme celle de maman ?
- Oui comme celle de ta maman.
- Tu leur as téléphoné ?
- À qui ?
- À mes parents !
- Oui, ils vont bien, ils t’embrassent, ment-elle.
- Il faut que je parle à Édouard, j’ai une idée pour l’usine.
Madeleine ne relève pas. Édouard, ami fidèle disparu en 1987, était l’associé de son mari. Au début, lorsque Maxime commença à s’égarer, elle lui rappelait avec douceur qu’il avait quatre-vingt-deux ans, que ses parents étaient décédés depuis bientôt un quart de siècle, il hochait la tête « Je perds vraiment la boule, c’est préoccupant ». Moi aussi, c’est normal avec l’âge, le consolait-elle. En s’aggravant, la maladie détériora leur quotidien, la moindre contradiction mettait Maxime dans une rage folle, Madeleine décida de ne plus le contrarier.
Il a terminé son goûter, elle détache la serviette nouée autour de son cou, elle pousse la tablette. Maxime suit chacun de ses mouvements comme un vieux chien fatigué. Elle allume la télévision, la chambre s’anime, elle sort son tricot. Parfois les aiguilles métalliques échappent aux doigts tords qui les cramponnent, Madeleine rattrape les mailles en maugréant et le cliquetis reprend la mesure du temps.
Près de son mari, Madeleine est plus seule que jamais, elle a le sentiment d’attendre la fin. Chez elle, c’est différent, l’exaltation de la rue grimpe jusqu’à sa fenêtre. Ha ! Madame Madeleine, répète sa voisine, j’espère vous ressembler plus tard. Elle jette un regard à Maxime accaparé par « les feux de l’amour » et elle range son ouvrage.
- Je m’absente quelques secondes, lui dit-elle en caressant la pommette rose et rebondie car la santé de Maxime est florissante.
Il ne répond pas, l’a-t-il seulement écoutée ? Elle sort, fait quelques pas dans le jardin pour se ressourcer avant de retourner dans la chambre. Maxime dort paisiblement, il a recouvré sa physionomie. En l’observant, Madeleine revoit l’homme énergique et dynamique qui l’accompagna pendant soixante ans. Elle entend son rire, ses colères, sa tendresse. Elle voudrait ne jamais l’avoir vu dans cet état, être morte avant lui. Elle s’installe dans un fauteuil et s’absorbe dans la lecture d’un roman.
- Il y a longtemps que tu es arrivée Madeleine ? interroge Maxime dans un accès de lucidité.
Il s’est réveillé pendant qu’elle lisait.
- À peine dix minutes ! s’écrie-t-elle ravie de l’entendre prononcer son prénom.
À quoi bon lui dire qu’elle est là depuis quatre heures, il souffrirait inutilement.
- Les enfants vont bien ? poursuit Maxime.
- Oui, ils vont venir dans l’après-midi. Clotilde vient d’avoir un beau garçon, elle lui a donné ton prénom.
- C’est vrai ? s’exclame Maxime enchanté. Dès que je sortirai de l’hôpital, nous irons les voir.
- Bien sûr !
Il suce un carré de chocolat au lait, il ne peut plus croquer à cause de sa dentition clairsemée. Et la langue réapparaît, l’entracte est terminé. Il boude.
- Qu’as-tu ? s’inquiète Madeleine.
- On est jeudi ?
- Non, pourquoi ?
- J’ai pas envie d’aller à l’école. Tu le diras à maman ?
- Ne te tracasse pas, j’écrirai un mot d’excuse.
La porte s’ouvre sur un couple d’une trentaine d’années, accompagné d’une fillette de cinq ans. La jeune femme embrasse ses grands-parents, la fillette saute au cou de Madeleine. Maxime les regarde en fronçant les sourcils : qui sont-ils personnes ? La fillette lui prend la main et la balance.
- Tu chantes avec moi, Papounet ?
Le vieillard fredonne un air de jadis, la fillette s’énerve, elle n’a pas appris cette chanson à l’école ! Le couple et Madeleine rient. Maxime ne comprend pas.
- Il y a longtemps que tu es arrivée ? demande-t-il à son épouse.
- Non.
- Qui sont ces gens ? souffle-t-il à son oreille afin de ne pas vexer les visiteurs.
- Tes petits-enfants.
- Ha ! Et mes parents, ils sont là ?
- Ils viennent de partir.
- Je ne leur ai pas dit au revoir, j’ai dû somnoler.
- Ce n’est pas grave mon chéri, depuis le Paradis, ils te pardonnent. Bon, il est l’heure de te quitter, je reviendrai dimanche prochain.
- Dimanche, c’est demain ? fait la fillette en s’accrochant au bras de Madeleine.
- Non, c’est aujourd’hui.
- Alors demain c’est quoi ?
- Demain ? murmure Madeleine distraitement. Demain sera un jour sans fin !
Nicole Tourneur
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mardi, 10 mars 2009
Bienvenue à bébé - pièce de théâtre
"Bienvenue à bébé" est la pièce de thâtre que j'ai écrite. Elle s'adresse à une troupe de 3 femmes et 3 hommes + un quatrième qui joue l'auteur (donc femme ou homme).
Le thème: dans une clinique, les parents d'un jeune couple attendent impatiemment la naissance qui les transformera en grands-parents. Chacune des belles-mères espère secrètement que le nouveau-né ressemblera à sa propre progéniture, hélas, le bébé est poilu et semble présenter une anomalie congéitale. Qui a légué cette hérédité ?
Sur le ton de la raillerie, de l'ironie et de la plaisanterie, le sujet parle de la différence vis-à-vis de l'autre.
"Bienvenue à bébé" a été jouée en France par la "Compagnie théâtrale de la Tour". J'étais à la première et le public a bien ri ce qui m'a rassurée. Je remercie les acteurs pour leur prestation, mon texte a eu la chance d'être servi par une excellente troupe. La pièce a également été jouée en Belgique, mais je n'ai pas eu de retours, dommage.
10:14 Publié dans Textes divers et nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nicole tourneur, la compagnie de la tour













