lundi, 26 octobre 2009
Apocalypse
Apocalypse
Tes cheveux tombent ? Pas de quoi s’alarmer, on est en automne. D’ailleurs, en fin d’année, tout tombe: les jours, les feuilles, les fêtes, c’est dans la logique des choses. Tu connais les méfaits de l’hiver : un moral en berne parce que le soleil se recroqueville dans les abysses de l’infini, et une envie irrépressible de dormir qui te bloque sous la couette.
Tout est-il sombre ? Non. La forêt revêt sa parure auburn, les feuilles dorées des arbres couvrent le sol, assoupissent les craquements, elles tissent un tapis doux à la chaussure, tendre à l’oreille. Lorsque tu les foules du bout du pied, elles se soulèvent, se poudrent de graines, puis elles retombent en soupirant. Peu à peu, elles se transforment en humus, elles ensemencent la terre et leurs effluves champignonnés enivrent tes sens, ton esprit s’évapore en direction de la cime des arbres/
Bientôt, le ronronnement des tronçonneuses envahira l’espace, les bûcherons trancheront une partie de cette jolie forêt qu’ils expédieront dans les fabriques à papier. Les rondins écorcés, débités en morceaux, seront cuits avec de la lessive caustique et passés dans le défibreur. De la magnificence de l’arbre ne restera qu’un feutre blanchâtre informe, triste souvenir d’une magnificence !
Les feuilles de cellulose se métamorphoseront en journaux, cahiers, photos, livres… Elles contribueront à écrire l’histoire !
Dès le début de l’automne, les avis d’imposition sont tombés, comme une condamnation, dans ta boîte aux lettres. Ils sont couverts de chiffres et de pourcentages qui te pressent jusqu’à la pulpe. Tu retournes les feuillets dans tes mains, tu les froisses, ils sont rêches. Démoralisée, tu les jettes sur la table en te demandant si ces maudits papiers proviennent des forêts déracinées ! Tu les retournes en tous sens, aucune mention de recyclage n’y est mentionnée !
Hélas, même la nature se fait entuber !
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vendredi, 02 octobre 2009
Petite réflexion
Tu es née d’une graine a dit maman lorsque j’avais l’âge de raison, c’est-à-dire sept ans. Sur l’instant, je n’ai pas saisi le sens de sa phrase : une graine, on plante, ça germe et ça pousse. Ça devient des lentilles ou des fayots, mais moi ? Je ne ressemblais pas vraiment à une herbacée.
Et puis un jour, en jouant à la marelle, j’ai tout compris et depuis, partie de la terre, je croisse telle un plante sur un chemin semé d’embûches et de joies. Une chose est certaine, quoiqu'il arrive en cours de route, je finirai au ciel.
Et vous ?
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jeudi, 10 septembre 2009
Le cancer me va si bien""
Le cancer me va si bien
Ophélie s’est réfugiée sous le rebord du pilier, elle s’y recroqueville, la toile tendue entre le béton et le pot de géraniums vibre. Les pattes repliées sous son corps massif, elle attend. Ophélie est une araignée, une épeire diadème plus exactement. Elle ressemble à une opale à cette exception près que l’ébauche d’une croix est tatouée sur son abdomen. Elle est arrivée au début de l’été et depuis, je suis son développement avec intérêt car un fil invisible nous relie !
La nouvelle est tombée comme le couperet d’une guillotine « Vous avez une tumeur au poumon droit ! ». Moi ? C’est impossible, je n’ai jamais fumé. Je souris au médecin. Une tumeur, oui et alors ?
- C’est tout ? me demande-t-il.
- Je ne comprends pas. Comment c’est tout ?
- Vous n’avez rien à dire ?
Non, je n’ai rien à dire. Depuis la naissance, je vais de maisons de repos en hôpitaux, maintenant, on m’annonce qu’une intruse a élu domicile sur mon poumon, que puis-je faire à part concentrer mon énergie en ce point précis !
- Vous le prenez bien, félicitations, conclut le docteur.
Je le prends ni bien, ni mal, je ne le prends pas du tout. Au fond de mon être, c’est le calme plat, ni crainte, ni colère, ni révolte. Le néant. Comme si le mot « cancer » était exclu de mon vocabulaire. Je subis le destin, une fois de plus il balance un obstacle sur mon chemin qu’il va falloir contourner et surmonter. Ça me ramène à mes sept ans :
- Si tu souffres, c'est pour racheter les péchés des humains, tu comprends ? Et aussi pour que les autres enfants n'aient pas mal. Dieu t'envoie cette épreuve et tu dois en être fière parce qu’il t’a choisie, toi, murmure doucement la bonne sœur en me caressant la joue. Nous allons dire un "Je vous salue Marie", toutes les deux. Tu répéteras derrière moi. « Je vous salue Marie, pleine de grâce... »[1]
Cinquante ans plus tard - à quelques jours près - la phrase de la bonne sœur m’asticote insidieusement, elle repasse en boucle dans mon cerveau ! Manifestement, Dieu n’a pas vérifié ses tablettes, je trouve cela totalement injuste. En 1957 les ordinateurs n’existaient pas et les papiers se perdent vite, mais tout de même, m’en remettre une couche, cela s’apparente à une bavure, à de l’acharnement. Ou mieux : à du harcèlement ! En l’occurrence, c’est le mal du siècle.
Je m’interroge au sujet de mon araignée : est-ce une mygale ou une veuve noire ? Il est trop tôt pour le savoir. J’aimerais pleurer mais je n’y parviens pas, mes glandes lacrymales sont racornies.
J’ai réfléchi à la situation et ma décision est prise : au-delà d’une certaine limite, le sort décidera pour moi.
Pendant la journée, Ophélie achalande son garde-manger, trois mouches sont enrobées dans une soie si compacte qu’elles semblent décolorées. Ce régime lui convient à merveille, elle bedonne considérablement. À l’affût d’une nouvelle proie qu’elle videra de sa substance, Ophélie s’immobilise au centre de la mire, les pluies printanières la matraquent sans l’atteindre. J’ai le sentiment qu’elle est là pour longtemps.
Le chirurgien a ouvert dans le dos, il a écarté les côtes, glissé les doigts pour tâter mon poumon et il a refermé très vite : des micros tumeurs se sont nichées dans le petit et le moyen lobe. Je suis couchée sur le côté, le drain relié au viscère me fait mal, je limite mes mouvements, mes respirations. Je me mets en veilleuse de la même manière que lorsqu’une crise d’asthme m’asphyxie. L’opération a avorté, il n’y aura pas de mou pour le chat !
Je reprends tristement le chemin de l’hôpital. Il ne sent plus l’éther, les chambres sont conviviales, la télévision est branchée, le personnel soignant est d’une gentillesse extrême mais ça reste un hôpital. Lorsque je pénètre dans le hall, ma gorge se serre.
On passe à la chimio. Le poison s’amoncelle dans mon organisme, je suis un légume. Fantoche sans fil, je reste des heures, des jours allongée sur mon lit, sans lire, sans parler. Je dors, je cauchemarde, et là, enfin, je pleure !
Pas sur moi, mais sur celle que je suis devenue. Réminiscences de mes séjours hospitaliers, je déteste la sieste, quand je me couche la journée, je sens la mort rôder, toute proche. Mon équilibre requiert activité et vie sociale, cependant, les injections répétées ont raison de ma volonté, je ne tiens plus debout.
Mon corps saturé de chimio perspire une odeur chimique qui me poursuit, me précède. Partout. Dans la chambre, la salle de bains, la cuisine. Elle me porte au cœur, je vomis. Manger froid ! Face à l’assiette, je chipote. Je ne supporte plus le fumet des plats, le café, les sauces, l’odeur de cigarette. Mes cheveux se détachent doucement, comme une neige de printemps, mon crâne se dégarnit discrètement, je n’ai plus de cils, mes sourcils sont clairsemés. Côté positif : je maigris. Diètes, yaourts à zéro pour cent et aspartame partent aux oubliettes.
Combien de temps tiendrai-je ?
Avez-vous déjà observé le tissage de l’épeire ? C’est d’une précision arithmétique, une spirale logarithmique dixit les entomologistes. Chaque matin, les pattes d’Ophélie manufacturent des cercles concentriques impeccables et soyeux. Pour économiser son énergie, l’épeire réingurgite la toile confectionnée la veille mais Ophélie ne l’a jamais fait devant moi, est-ce par pudeur ? Les mouches des premiers jours ont été consommées, d’autres sont venues prendre leur place, les prisons de fils s’agitent au gré des soupirs du vent. Rassasiée, Ophélie dort.
Au début, je répondais à tous les appels téléphoniques, à présent je les filtre. On s’inquiète pour moi, on est triste, chacun tente de me remonter le moral à sa façon mais je censure les phrases du genre : accroche-toi, tu es forte ; exige la chimio qui ne fait pas vomir ; tu sais les cheveux, c’est secondaire ; mais si tu tiendras, tu verras ; repose-toi, ne fais plus de ménage ; as-tu essayé les plantes, la propolis, les régimes alimentaires ? Le père du frère de mon beau-frère a eu le cancer de la prostate… Heu ! Moi c’est le poumon.
Comment faire comprendre à toutes ces âmes généreuses que chaque cas est unique et qu’il existe autant de protocoles que de cancers. Comment leur dire qu’il ne suffit pas de s’informer sur les sites spécialisés pour apporter une réponse au problème.
Non, je ne suis pas forte, je suis comme tout le monde et si je ris, c’est pour faire bonne figure. Non, ce n’est pas rien de perdre ses cheveux, avec leur chute, ma féminité s’effrite. Je n’ai pas envie de me reposer ni d’éplucher les articles traitant du sujet, et encore moins de m’accrocher à une branche, elle risquerait d’être cassante.
Ma mine est superbe et je demeure dynamique, d’aucuns affirment que je tolère bien le traitement. Pour un peu, ils me jalouseraient. S’ils savaient l’énergie qu’exige le paraître… Alors je réponds en souriant « hé oui, le cancer me va si bien.. ». D’aucuns sont gênés, il ne faut pas, une blague n’a jamais tué personne.
Le cancer fait peur, on croit tout connaître de lui mais on ne sait pas grand-chose. Je n’admets plus que l’on me parle de lui. Je voudrais que l’on me traite comme jadis, quand j’étais seulement asthmatique. On discutait du temps, du travail, des vacances, de l’économie. Je refuse les conseils, les opinions, les regards compassés, ou que l’on me compare à untel. J’accepte les encouragements. Très brefs parce que ma vie et mon devenir m’appartiennent !
Aux derniers contrôles, les tumeurs ont totalement disparu, d’autres ont considérablement diminué. J’ai droit à une lobectomie, une chance supplémentaire d’en réchapper précise l’oncologue. L’avenir le dira. Une chouette fermeture Éclair barre mon dos en diagonal et deux boutonnières, festonnées par les drains, parachèvent l’oeuvre.
Ophélie s’en va lourde de sa progéniture arrimée sur son dos, bientôt, elle la déposera dans un gros cocon et, son devoir accompli, elle se laissera mourir. Quand a-t-elle été fécondée ? Je n’ai pas rencontré monsieur épeire. Les mâles sont des demi-portions, pour occuper les mandibules des femelles pendant l’acte sexuel, ils leur offrent un insecte, Ophélie a-t-elle boulotté son galant ? Elle passe devant moi, oblique sur la gauche, hautaine dans sa laideur, comme si nous ne nous connaissions pas. Elle longe la fenêtre, escalade le muret, choit de l’autre côté. Engloutie pas l’herbe haute, elle disparaît de ma vue.
L’araignée est partie !
09:20 Publié dans Textes divers et nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : cancer, nicole tourneur, culture, écriture
dimanche, 02 août 2009
Au coeur de l'arbre (bientôt l'automne)

Au cœur de l’arbre
Écorce d'argent, écailles plates.
Le tronc vidé de ses substances sucrées, l'érable est à l’image de l’être dépourvu d’âme. Majestueux sur l’azur, il étale sa couronne à trente mètres au-dessus du sol moussu. Là-haut, à l’orée des cieux, une main rude fouille sa chevelure mordorée. La main taille, blesse l'arbre qui gémit et pleure des feuilles miellées. Au contact de la terre, elles se tachent d'éclaboussures, brunes comme la peau tavelée d’un vieillard.
Et l'érable soupire, le temps s'enfuit trop vite.
Déjà, l'hiver le déshabille, le met à nu. Ses branches se couvrent de givre et de fleurs de neige. Dans la froidure de l’automne, l’érable grelotte en languissant le printemps qui l’habillera de tendres bourgeons.
06:50 Publié dans Textes divers et nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nicole tourneur, gunten, mexique, ophélie
samedi, 01 août 2009
Les trois millénaires... théâtre
Les trois Millénaires
1000
Onze coups sonnent à la cloche de l’église. Onze coups qui préparent les gens au passage à l’an 1000. Par la petite fenêtre à barreaux, une voix caverneuse clame :
- La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
La cellule de moine baigne dans un halo pâle de lune. Sur la paillasse, un homme est allongé, il se lève et va s’agenouiller sur le prie-dieu. Sa tête, posée dans ses mains, s’offre comme une offrande au Seigneur du Monde.
Un coup sonne à la cloche de l’église. Il est vingt trois heures quinze, dans quarante cinq minutes, l’an 999 de notre ère aura fini son cycle. La voix caverneuse repasse :
- La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
L’homme se lève, d’un mouvement brusque, il rejette la capuche qui dissimule son visage. C’est Robert le Pieux. Il a été excommunié et les lieux de culte du royaume ont été fermés sur ordre du Pape. L’effroi grimace sur la face livide du Roi qui déambule nerveusement à travers la pièce en se lamentant :
- Seigneur, que faire ? Mes sujets sont indifférents au drame qui se déroule aux portes du royaume. Ils ignorent tout du calendrier. Heureux les Simples d’esprit, s’ils savaient ! l’Apocalypse de Saint-Jean a prédit : Quand les mille ans seront écoulés, Satan, sera relâché de sa prison. Et il sortira séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre ; leur nombre est comme le sable dans la mer… ».
Prier, il faut prier. Robert le Pieux s’agenouille à nouveau, il appuie son front sur ses poings fermés, alors commence sa lente litanie :
- Notre père qui êtes aux cieux… Seigneur, si seulement vous pouviez descendre pour me réconforter, je vous vénèrerai bien plus ! Que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive. Le mien commence à peine et le Pape, votre serviteur m’a excommunié. Pour inceste ! Il parait que c’est un péché d’épouser sa cousine, cependant, nos liens, entre Berthe et moi, remontent au quatrième degré ! J’ai beaucoup d’estime pour Suzanne, ma première épouse, mais à cinquante ans, on ne procrée plus, que pouvais-je faire sinon la répudier ? Notez que nous nous sommes séparés d’un commun accord et en bons termes.
Le roi sursaute, il se redresse précipitamment et remarque :
- Berthe ne m’a pas donné d’héritiers, serait-elle stérile ? Mais non puisqu’elle a eu cinq enfants de son défunt mari ! c’est étrange. Il doit bien avoir une explication logique à ce phénomène. M’aurait-elle trompée ? Ô Seigneur, soupire-t-il en s’agenouillant. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-moi aujourd’hui mon pain quotidien.
Robert observe le crucifix placé au-dessus de son crâne :
- C’est la formule consacrée car, de ce côté Mon Dieu, je n’ai rien à vous reprocher, vous m’avez plutôt bien loti. Pardonnez-moi mes offenses comme je pardonne à ceux qui m’ont offensé… Ô Dieu Tout Puissant, Être de bonté et de compassion, ouvrez vos églises à mon peuple, autorisez-lui à recevoir les saints sacrements. Protégez-moi de la tentation…
Deux coups sonnent à la cloche de l’église, il est vingt-trois heures trente. La voix caverneuse délaie son même discours : La fin du monde approche. Bonnes gens, priez pour le salut de votre âme !
Robert s’est assis sur lit pour réfléchir :
- Si je me sépare de Berthe, aurai-je votre pardon Seigneur ? Il faut une descendance à mon royaume, ma généalogie ne peut pas s’arrêter pour une erreur d’interprétation. Peut-être pourriez-vous l’expliquer à votre représentant de la terre : le Pape !
Couché sur la planche, Robert le pieux murmure : Mais délivrez-moi du mal. Ainsi soit-il ! Et il s’endort !
Il n’a pas entendu les douze coups qui le portait vers le nouveau millénaire, Robert ronfle.
Robert se réveille étonné : L’an 1000 est passé, ceci est de bon augure. Un signe de Dieu ! Allons de ce pas répudier Berthe et organiser mes futures épousailles avec Constance de Provence, une alliance avec le Sud ne serait pas pour me déplaire. (Il se tourne vers le public) D’ailleurs, Rosala ne devrait pas tarder à casser sa pipe ! (il se lève et part en courant.
An 2000
Décor dépouillé, un bureau, une chaise, un ordinateur devant lequel se trouve un homme ou une femme. Et voix off.
Voix off : Alors Monsieur Bogue, que nous réserve le passage à l’an 2000 ?
L’acteur (trice) qui n’écoute pas : Merde. Il faut pourtant que j’arrive à régler cette horloge, nous sommes à J-2 heures et je n’ai pas encore trouvé la solution. Si je me plante, je peux dire adieu à ma prime de fin d’année. Il est pas bête le patron, cette prime il ne la verse qu’en janvier. Des fois qu’il puisse économiser quelques sous…. Y’a un truc que je n’ai pas essayé et qui pourrait fonctionner… voyons, voyons…
L’acteur pianote à toute allure.
Voix off, celle de l’invité : On peut envisager les choses sous divers angles mais le plus probable est que le 31 décembre 2000 ne soit pas reconnu par les ordinateurs. Ceci peut être l’une des conséquences de l’année bissextile. Un exemple : si le système ne calcule pas correctement la date, le 366ème jour ne sera pas pris en compte et l’horloge passera au 1er janvier 2001 sans aucune hésitation.
L’acteur : Je sens qu’ça vient… Si j’arrive à mes fins, bingo, « soupère loterie » (chantonné avec accent espagnol). Mais si je me plante… Le chef m’accusera de terrorisme au sein de la boîte. Pensez, je n’ai pas accepté leurs logiciels vendus à des prix prohibitifs. Est-ce que L’Est et l’Asie se dotent de tous ces trucs ? NON ! Pourtant, ils ne sont pas plus cons que nous ces braves gens ! (Il continue à farfouiller l’ordinateur sans s’occuper de la radio).
Voix off du présentateur : Alors que faut-il faire ?
Voix off de l’invité : Notre société a posé le problème dès la fin des années 90, elle a anticipé le phénomène et vous pouvez trouver parmi notre large gamme de produits, celui qui vous mettra à l’abri du fameux bug.
Voix off du présentateur : D’accord, mais ces logiciels sont très onéreux. Toutes les entreprises n’ont pas les moyens de les acheter.
L’acteur hurle : J-15 minutes, j’y suis, j’y suis. J’y RESTE !!!
Voix off de l’invité offusqué : Il faut savoir ce que l’on veut : mégoter aujourd’hui risque de coûter des milliers d’euros dans 10 ou 20 ans…. Et que dire….
L’acteur éteint la radio pour attendre le passage à l’an 2000, il est anxieux. Soudain la pendule du dehors sonne 12 coups, l’homme saute de joie : Ouais, c’est bon, et sans dépenser un radis ! Hip ! Hip ! Hip ! Hourra. (Il embrasse l’écran de son ordinateur en lui chantant) Bonne année, bonne santé, de la joie pour toute l’année !
Il sort de la pièce en farandolant.
AN 3000
Peu de décors, un ou deux arbres (ou ombres projetées sur un rideau). Fond sombre….
Voix off : Vous aimeriez connaître le troisième millénaire ? Pas d’bol ! Vous ne le verrez jamais. Les hommes n’existent plus, ils se sont entretués il y a bientôt 400 ans… Les guerres chimiques se sont développées, elles ont eu raison de la race humaine. Avant de mourir, les rescapés des attaques précédentes ont disséminé des bombes atomiques sur toute la planète et ils les ont faites exploser. Pas de survivants… La terre est morte, brûlée vive par ses enfants… (La voix sanglote) Plus rien, plus personne ! Je suis seul au fond de mon bunker, les vivres s’épuisent, déjà les bougies manquent et …. (Hurlement - plus rien).
Des cafards (acteurs recouverts d’un tissu noir avec des antennes) avancent sur la scène en riant ironiquement, ils traînent à leur suite un pantalon, une chemise (enfin ce que vous voulez).
Le rideau se baisse.
Nicole Tourneur
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vendredi, 31 juillet 2009
Extrait du recueil "Les fenêtres"
C'est pas grand chose, mais…
Le balai approche inexorablement des charentaises, il va attaquer, Michel le sait. La voix de Martine précède le manche :
- Tu veux bien pousser tes chaussons ? Juste deux minutes pas plus, il y a des minous sous ton siège. Je vais en profiter pour vider le cendrier.
Sa femme se penche pour attraper un bout de fil qui s'est coincé sous le pied du fauteuil, son coccyx pointe comme une tête de chat vue de derrière. Méticuleusement, elle essuie le carrelage, soulève ensuite le chiffon et admire, émerveillée, les milliers de pathogènes qui le maculent. En souriant, elle remarque:
- Tu vois, c'est pas grand chose, mais c'est déjà plus propre.
Cinquante cinq ans de "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre", combien d'années encore à subir ?
Au début, Michel n'y a pas prêté attention : l'amour, la nouveauté... En se mariant, il est passé brutalement de l'adolescence à l'âge adulte. Puis, les enfants sont venus, à tour de rôle, quatre fois de suite. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour nourrir ce petit monde, alors, il a accepté les heures supplémentaires, les déplacements. Bref, sa rencontre avec le balai n'a eu lieu que le jour de sa mise à la retraite ; depuis, ils se croisent matin, midi et soir au hasard des miettes, des jours de pluie, des chaussures boueuses ! c'est devenu une habitude. Lorsque Martine oublie son ménage, Michel se surprend à penser "peut-être que le balai est mort", et il éclate de rire.
Chacun son truc, elle aime le nettoyage, lui préfère le bricolage, enfin ! La terminaison est identique, ce n'est qu'une question "d'âge".
Quand ce n'est pas le balai, c'est l'encaustique et les patins ! L'odeur tenace de la cire d'abeille, enrichie à l'essence de térébenthine s'il vous plait, incruste les meubles, les sinus, "ça sent le propre ! murmure Martine avec satisfaction". Sans un mot, Michel observe sa femme, il se demande comment elle peut se satisfaire d'activités aussi mesquines, pourtant elle semble très épanouie. Mais lui, que connaît-il de ses désirs à elle, de ses frustrations ? Martine veut oublier l'habitude, la solitude et les non-dits, son intérieur scintille pour enrichir son existence. Comme un tic, elle ponctue ses gestes par "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre".
Dans son atelier du bout du jardin, Michel invente puis fabrique des meubles en chêne et des jouets en pin. Lui aussi encaustique, mais différemment. Il caresse le bois, le nourrit, lui parle, ses sens s'imprègnent de la sève ambrée. La poussière, présente en permanence, recouvre de son fin duvet les étagères, les outils ; le bois encombre le sol de ses serpentins ; de temps en temps, Michel les ramasse, les entasse dans un grand sac poubelle qu'il évacue quand il y pense. La musique projette ses airs de salsa jusqu'à l'autre côté de la pelouse, là où, de sa fenêtre, Martine espionne son voisin de mari dans le silence de l'ennui. A aucun moment, il ne partage son espace vital, elle, si !
Toute l'année, le mardi, l'emploi du temps du couple est immuable, il ne varie jamais. Quand l'aube se fond dans le jour, Michel enfourche son vélo et se rend au village pour faire "le" ravitaillement. C'est un prétexte, les commerçants passent régulièrement. Martine sait que son mari va se promener, histoire de rencontrer d'autres têtes, d'autres sourires ; il a besoin de ces contacts hebdomadaires, ils lui renvoient une image d'homme vivant. Lorsqu'il passe dans la rue principale, on le salue :
- Alors Michel, comment va la santé ? Et Titine, toujours aussi sauvage ? Moi, je m'embêterais dans ce trou, je ne sais pas comment vous faites pour habiter un endroit pareil ! Et comment vont les gosses, ils viennent bientôt ? Tout de même, c'est pas une vie ça, eux à Paris, vous ici !
Michel sourit, chaque semaine, il explique les enfants, les petits-enfants, ils ont leur vie, elle n'est pas compatible avec la sienne, mais ils s'appellent souvent. Heureusement qu'il y a le téléphone. Ah ! Quand il était jeune, c'était différent, il fallait se déplacer. Il se souvient : il fonçait sur les chemins poussiéreux, à grands coups de pédalier, pour rejoindre Martine. Les montées, les descentes, aucune importance, les roues de la bicyclette avaient des ailes. Il revoit la jeune fille brune, pas très grande, légèrement rondouillarde, c'était la mode "à l'époque". Avec sa robe en vichy et son chapeau de paille sur la tête, elle était si jolie !
Pendant ce temps, Martine s'accorde un bref repos : elle pose enfin son balai ! Confortablement installée sur le canapé, elle entreprend les mots croisés de son magazine. A onze heures quarante cinq précises, elle prépare le déjeuner, étale la toile cirée sur la table de la cuisine et met le couvert. Ensuite, elle attend ! Et les mois continuent de s'écouler sans surprise.
Un jour, Michel appelle sa femme :
- Viens voir, j'ai terminé ton armoire. Chez un ébéniste, tu l'aurais payée les yeux de la tête ! Je peux dire que j'en ai bavé, tout est chevillé, mortaisé, tenonné, tu ne trouveras pas une vis, pas un clou. Suis crevé, il faut encore que je nettoie l'atelier.
Admirative, Martine ouvre les portes, inspecte, renifle ; déjà, elle organise la disposition du linge, des papiers. Dans le grand tiroir du bas, elle rangera les photos de ses enfants et de la famille. En rêvant, elle effleure le bois, tiens là, il reste des aspérités, surtout ne rien dire, passer un coup de ponçage après, plus tard, quand Michel sera en vadrouille. Attendrie, un élan d'amour la pousse vers l'homme qui a exécuté, pour elle seule, une armoire de "jadis". Elle l'embrasse rapidement sur la joue et dit :
- Laisse, je le ferai demain.
- Interdiction formelle de toucher à mes outils, c'est mon problème. Contente-toi de vider la maison ! Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu passes la serpillière ? D'ailleurs, il faut que je bétonne le sol, ce sera plus facile à entretenir.
- Bon, j'y toucherai pas, mais ne crie pas, je t'en supplie.
Martine déteste les confrontations, elle les esquive comme on fuit la maladie. Elle préfère se retrancher dans son "monde" intérieur, il ignore les disputes et sait digérer l'amertume.
Le mardi suivant, elle modifie légèrement la routine : en se levant, elle a décidé de nettoyer l'antre de l'ours ! Chargée de son balai, sa pelle, son torchon, son produit à lustrer, elle fonce dans le capharnaüm "du bout du jardin" ; elle écouvillonne, frotte, balaie, décape les carreaux, le soleil entre tout à fait. Après deux bonnes heures d'ardeur au travail, elle s'arrête satisfaite : on pourrait presque y pique-niquer. Dès le retour de Michel, Martine n'y tient plus :
- Viens voir, j'ai une surprise pour toi !
Fièrement, elle tire son mari en direction de l'atelier. Inquiet, il bégaie, rougit puis rugit ; les sacs, qu'il tenait à la main, s'éventrent sur la terre battue. Et les mots se déversent dans un flot de bile, ils inondent l'air, le brûle. Michel gesticule dans tous les sens. Interdite, Martine l'observe. Soudain, deux mains qu'elle ne reconnaît pas lui serrent le cou, elle n'oppose aucune résistance ; progressivement, la femme se noie dans la fureur du regard de l'autre ! Comment s'appelle-t-il au fait ? Elle ne sait plus, ses pensées s'engourdissent et son souffle s'éteint.
Michel relâche son étreinte, le corps s'effondre comme une marionnette de chiffon. Alors, il creuse un trou, dépose méticuleusement sa femme, ferraille le tout avant de couler le béton. Il aplanit la chape, en vérifie la pente avec le niveau. Sans bruit, le soir est arrivé. Michel, exténué, inspecte son travail une dernière fois, il s'accroupit, se penche, sourit et dit :
- Tu vois, c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre !
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mercredi, 22 juillet 2009
C'est qui ON ?
C’est qui « ON » ?
Le rendez-vous est fixé au CDI à dix heures trente précises, là se tiendra l’atelier d’écriture que j’animerai durant un trimestre à raison de trois heures par semaine.
Par principe, j’arrive en avance, je préfère surprendre les élèves dans leur élément. Je ne veux pas être l’intruse qui perturbe leur monde, je dois me faire discrète. Même si je ne suis pas une débutante en la matière, je ressens toujours un peu de trac. Surtout, j’espère que ça collera entre nous et qu’ils s’enthousiasmeront pour cette aventure.
Cette fois, j’interviens dans une classe de troisième d’insertion. Les collégiens entrent nonchalamment dans la salle, ils m’aperçoivent, me dévisagent succinctement, le professeur de français leur a parlé d’un auteur mais ils n’ont pas compris à quoi il allait servir, ils s’interrogent : va-t-on les assommer avec des leçons, des devoirs dont ils n’ont que faire ?
Ils me saluent poliment, je réponds par un sourire bienveillant. Combien sont-ils ? Dix-huit, dix-neuf. Certains balancent leur sac par terre et s’apostrophent en ricanant. Les paresseux se dissimulent derrière les étagères croulantes de livres, cinq d’entre eux posent la tête sur leur cartable et s’endorment, le marchand de sable a distribué ses somnifères.
Prêts à repartir, quelques-uns ont conservé leur blouson, l’embêtement tire leurs traits, ils sont là parce que l’école est obligatoire, sinon, ils s’éclaterait ailleurs. Les plus courageux - ils ne sont pas nombreux : deux garçons et huit filles -, se mettent au premier rang, leurs yeux pétillent de l’espoir de s’en sortir malgré une vie familiale chaotique. C’est pour eux que je reste.
Dix bonnes minutes sont nécessaires avant d’obtenir le silence. La documentaliste présente et distribue mon premier roman « Laurie ou le souffle du papillon[1] ». Devant l’épaisseur de l’ouvrage, les murmures se font protestations : Quoi, madame, faut lire tout ça ? Combien y’a de pages ? Ouah deux cent vingt ! En plus, c’est écrit tout petit. Oui, vous devez lire tout ça, ensuite, vous ferez un résumé du livre de Nicole Tourneur.
Le ton est donné, de l’auteur anonyme, je deviens l’enquiquineuse qui leur refile du boulot !
J’ai une pensée émue pour la classe de sixième avec laquelle nous avions écrit des contes. Têtes blondes ou brunes, regards francs, questions directes « Ma p’tite Nicole, comment on écrit…. T’as quel âge ?… Tu gagnes beaucoup ? ». Incrédules, ils m’écoutèrent décrirent ma jeunesse sans télé, sans Internet ni jeux vidéos « elle est née à l’époque des dinosaures ? ». À la fin de l’atelier, un courriel me causa du tracas :
C domag ke tu ns kite, ct tro bi1 é 1Trecen. @ b1to. Maximilien[2].
Je planchai un bon quart d’heure devant le message codé, quand j’eus la révélation : TEXTO, je devais lire texto ! Je remerciai Maximilien et lui dis ma tristesse de les quitter, lui et ses camarades. J’avouai également les difficultés rencontrées lors du décryptage de son message. Il me répondit par retour « la prochaine fois, j’écrirai dans ta langue ».
Cette fabuleuse spontanéité me ramène à mes dix ans. Nous sommes en 1960, mes parents sont venus passer leurs vacances à Font-Romeu où je suis en maison de repos depuis deux ans pour mon asthme. Ils font du camping pour la première et dernière fois, les talons aiguilles de ma mère ne supportent pas la boue grasse et les orages montagnards. Chaque matin, ils viennent me chercher dans le hall du Home Catalan et ils me ramènent après le goûter. Soucieux de mon avenir, ils ont apporté dans leurs bagages un cahier de devoirs de vacances qui ne m’emballe pas du tout.
Raconte notre promenade au lac des Bouillouses, ordonne mon père en me tendant une feuille blanche. J’obtempère en tirant la langue. Ça se fait encore de nos jours, si si je vous l’assure, j’ai vu les élèves de sixième jetant leur baveuse loin devant !
Je commence : On est parti ce matin très tôt. Il faisait très beau. Avec maman, on est allé acheter du pain et du jambon pour faire des sandwichs….. Je vous ferai grâce de cette rédaction forcée de deux pages inutiles et fastidieuses.
Au bout d’une heure d’un labeur acharné, recopié au propre avec les pleins et les déliés, je tends ma rédaction à mon père, il la survole en bougonnant puis la déchire : Tu recommences et tu remplaces « on » par « nous », vocifère-t-il. Ton institutrice ne t’a-t-elle pas appris que « on est un con ? ».
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vendredi, 17 juillet 2009
Joyeux anniversaire

Neuf heures ! D’ordinaire, je me lève en même temps que mon mari, à six heures tapantes et pendant qu’il se lave, je prépare le petit déjeuner. J’y mets un point d’honneur, histoire de ne pas perdre le rythme, de ne pas être déconnectée du monde des travailleurs même si j’en suis réduite à faire le ménage et la cuisine pour meubler mes journées. Quand mon mari est en déplacement comme cette semaine, je programme le réveil à sept heures, mais jamais plus tard, j’aurais trop la sensation d’être une larve. Alors, neuf heures ! C’est à marquer d’une pierre blanche.
Ce matin pourtant, j’ai décidé de me laisser vivre, comme Alexandre le Bienheureux, parce que, aujourd’hui, c’est mon anniversaire.
J’ai mal dormi, le lit était trop chaud, je sais que s’ensevelir sous un duvet en plein mois de juillet est une absurdité mais je ne conçois pas de me coucher autrement. Et ce n’est pas une canicule qui chamboulera mes habitudes.
J’ai parcouru quelques pages du livre délaissé la veille sur la table de nuit et puis j’ai abandonné la lecture, les mots se succédaient en phrases inintelligibles à cause de mon subconscient qui serinait ébahi : « j’ai cinquante ans. Un demi-siècle ! ».
C’est étrange, je ne me suis pas rendu compte du temps qui passait. Dans ma tête, j’ai encore trente ans, toutefois, j’ai conscience d’avoir engrangé des connaissances, des évènements bons et mauvais qui me donneront prochainement ce que l’on appelle la sagesse des anciennes ou la science infuse des vieilles connes.
J’ai répété à qui voulait l’entendre que la cinquantaine ne m’effrayait pas, c’était faux : depuis trois mois, j’angoisse !
Neuf heures trente. Je tiédis la brioche achetée la veille, je remplis mon bol avec du café bien noir sans sucre, pour ne pas grossir. Dorénavant, je dois tout contrôler, mon poids, mon style, mes cheveux blancs, mes rides.
La vaisselle est rangée dans la machine, le lit est fait, je flemmarde en pyjama dans l’appartement où la température avoisine les trente quatre degrés. Malgré les volets baissés et les rideaux tirés, la chaleur s’insinue par le moindre interstice. Mes tempes secrètent une suette rafraîchissante.
Dix heures. Mon bain est prêt. Sur le pourtour de la baignoire, des bougies odorantes se consument doucement et la salle de bains prend des allures d’un décor de cinéma, les ombres dansent au plafond sur fond de musique andine. La pastille effervescente bouillonne entre mes pieds, le cou sur l’appui-tête, je déroule mon existence de femme. La rencontre avec celui qui devint mon compagnon de route, mon premier enfant, le second, le troisième, le quatrième. Le cinquième n’a pas dépassé le stade du flageolet, la loi Veil venait d’être votée ! Puis il y eut le départ des enfants, leurs mariages, la naissance des petits-enfants. Il a fallu réapprendre le couple, percer son intimité, écouter ses réticences, ses non-dits, tolérer ses concessions et partager une tendresse jusque là insoupçonnée.
Le téléphone est à portée de ma main. Mon fils aîné m’a prévenue : « Nous serons en vacances dans la Drôme, je ne sais pas si la communication passera.». Je l’ai rassuré : aucune importance, ce n’est qu’un anniversaire après tout.
Douze heures quinze. J’allais déjeuner quand la sonnerie du téléphone a retenti. J’ai foncé sur le combiné, c’était une inconnue.
- Madame Nadie ?
- Oui, ai-je répondu.
- Bonjour madame, je me présente, Christine Bertrand de la société M. Nous effectuons actuellement une enquête auprès des habitants de votre commune, auriez-vous dix minutes à m’accorder ?
Bien sûr que j’avais dix minutes, j’avais même la journée entière.
- Merci, madame Nadie. Je commence : êtes-vous mariée ?
- Oui.
- Avez-vous des enfants ?
- Oui.
- Combien ?
- Quatre.
- Sont-ils à votre charge ?
J’ai éclaté de rire, il y a longtemps que ce sont des adultes, mariés de surcroît, ils vivent leur vie en résumé. J’ai commencé à évoquer mes petits-enfants, là, mon interlocutrice m’a carrément coupé la parole.
- C’est très bien, madame, je vous félicite, mais revenons au sondage. Travaillez-vous ?
J’ai achevé le questionnaire mais le coeur n’y était plus vraiment.
- Votre mari est-il toujours actif ?
- Oui.
- Payez-vous plus de trois mille euros d’impôts par an ?
- Cela ne vous concerne par, ai-je vociféré hors de moi et j’ai raccroché sèchement.
Depuis, je suis furieuse. Cette imbécile a monopolisé la ligne téléphonique alors qu’on essayait vraisemblablement de me joindre. Je consulte ma messagerie, la voix métallique ânonne : « vous n’avez pas de nouveau message. Menu principal : pour modifier votre annonce d’accueil, tapez un. Pour écouter vos messages archivés, tapez deux, pour revenir au menu principal, tapez…. ». Je fulmine. Gamine j’abhorrais les jeux de pistes, à présent, on nous les impose.
À l’heure du goûter, je reçois un appel du relais de la Renâcle, mon colis est arrivé paraît-il, je peux aller le récupérer quand je le désire.
- Tout à l’heure, ou mieux demain. Vous savez aujourd’hui, c’est mon anniversaire.
Sincèrement, je ne sais pas ce qui m’a pris de dire ça. Qu’en a-t-elle à faire de mon âge, celle du bout de la ligne ? En tout cas, elle me présente poliment ses vœux en me rappelant que mon paquet est à ma disposition pendant deux semaines.
Dix-sept heures. Le jardin ruisselle une humidité tropicale. À l’ombre du cerisier, j’écoute le chant des merles, au-dessus de ma tête, les fruits mûrs se dandinent. Si j’étais courageuse je les cueillerais pour faire les confitures mais c’est mon anniversaire, ils attendront demain.
Soudain, la déréliction m’accable, des larmes brouillent ma vue. J’ai clamé haut et fort que ma vie m’importait peu et on m’a crue. Je pensais exister, c’était une erreur, ma naissance n’est répertoriée que dans les statistiques. J’ai consacré mes jours, mes nuits à ma famille qui néglige mes cinquante ans, mon rôle de mère n’a été qu’une caricature et ma féminité, un leurre. J’entends encore la claque magistrale qui récompensa mon fils aîné lorsqu’il déclama en me toisant :
« La mère au foyer, La sieste toute la journée ! »
Le désarroi exacerbe ma rancœur, il m’aveugle. Je me rappelle avoir préciser de ne pas se préoccuper de moi, que j’avais dépassé le stade des cadeaux.
Des cadeaux, d’accord, mais pas du coup de fil !
Un mutisme ouaté m’englobe, les sanglots m’étouffent, je suffoque. Chiale un bon coup ma fille, disait ma grand-mère, tu pisseras moins. Un torrent salé cascade sur mes joues. Mes épaules tressautent stupidement. Je suis trop seule, trop vieille, trop moche. Je suis trop !!!
Fatiguée, je rentre.
Plus rien ne vient distraire mes longues heures inoccupées. À vingt heures, j’effectue une incursion chez les vivants en allumant le poste de télévision pour suivre les informations. Deux minutes plus tard, le téléphone vibre. Encore. Mon mari.
- Ça va ? Tu ne t’ennuies pas ?
Je raille hargneusement : Non, penses-tu. J’ai fais les soldes, j’ai déniché une robe sympa qui devrait te convenir.
- Si ça t’a fait plaisir, tu as eu raison. Tu es bizarre, on dirait que tu as pleuré.
C’est indiscutable, il est frappé d’amnésie chronique. Je me borne à répliquer « j’ai pelé des oignons » cependant qu’intérieurement, je m’indigne : « et mon anniversaire, c’est pour les chiens ? ». En me rappelant que l’on fête toujours celui du chien, ma question reste en suspend.
Je me couche très tôt. Pour oublier.
Le lendemain, la sonnerie du portable me réveille aux aurores : vous.. avez.. un.. nouveau.. message… reçu hier à vingt-trois heures quarante cinq ! Tapez un pour l’écouter, deux pour l’effacer… Ça va pas, non ? Je n’ai pas l’intention de l’effacer. Stupide mécanique !
- Salut m’man. La frangine, les frangins et moi, on te souhaite un bon anniversaire. Nous passons des vacances sympas avec des amis. Allez, profites-en bien ! Et encore joyeux anniversaire. On t’embrasse.
Des hurlements hystériques retentissent : des anni, des ver, des saires. On chante pour moi, on rit pour moi mais cela n’a plus d’importance parce que maintenant, je me moque de mon anniversaire comme de ma première chemise. Comme le dit si bien ma belle-mère « à notre âge, on ne compte plus ! ».
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mercredi, 10 juin 2009
Nous avons tous un demain qui vient
Que sera demain ?
Le réveil marque cinq heures. Elle bascule ses jambes d’un seul mouvement dans le vide, lentement pour ne pas accentuer la douleur qui persécute son squelette en permanence. Un éclair fulgurant traverse ses hanches, elle réprime un cri en serrant les dents. Ses pieds maigres fouillent le tapis à la recherche des chaussons, elle s’enveloppe dans une liseuse tricotée à points ajourés en laine mohair comme il n’en existe plus de nos jours. Sa petite-fille la moque parfois « mamie, on dirait la grand-mère du Petit Chaperon Rouge ». Elle sourit, son regard s’illumine.
Dans l’immeuble, tout est calme, le monde dort. Chaque dimanche, elle se lève quand la lueur famélique des réverbères éclaire les rues silencieuses, quand la Lune n’a pas encore bâillé et que le soleil joue à cache-cache avec les arbres. Elle tape l’oreiller, rabat la couette sur le drap sans le tirer, l’effort martyrise ses poignets, ses mains déformées, elle les frictionne. Elle déjeune frugalement, il y a belle lurette qu’elle ne traîne plus à table et puis le dimanche, la nourriture se bloque au niveau de la gorge. Elle se douche longuement, l’eau tiède ravive ses chairs usées qui plissent au coude. Ses joues sont flétries mais ses yeux ont conservé leur beauté turquoise. Elle est très vieille à présent, toutefois, en excluant ses douleurs, elle a l’œil vif et la démarche alerte.
Elle enfile sa robe coquelicot, elle trouve que la couleur ne sied pas à une femme de son âge, cependant c’est la préférée de son époux. Elle se demande d’ailleurs si ce n’est pas grâce à ce vêtement qu’il la reconnaît, il s’attache aux choses, pas aux gens. Et si elle changeait ? Juste une fois pour voir. Non ! Pas aujourd’hui, à la prochaine visite. Peut-être. Elle se parfume légèrement parce qu’elle est persuadée d’exsuder la mort. Tu as vraiment de drôles d’idées maman, s’irrite son fils, tu sens bon, je t’assure ». Mais elle sait, elle, que ses mois sont comptés.
Elle ferme la porte à clef, descend au rez-de-chaussée par l’escalier, l’exercice dérouille ses articulations. Le taxi l’attend déjà, elle pose son cabas sur la banquette arrière et s’installe à côté du chauffeur. Pendant les trente kilomètres qui la séparent de la maison de retraite où vit son mari, elle parle. De tout, de rien, du climat qui est devenu fou. À son époque, il y avait de vrais hivers, de vrais étés. En mai, on faisait réellement ce qui nous plaisait. Elle déteste l’euro, il a fait grimper les prix en flèche et amputé leur maigre pension. L’avenir de ses petits-enfants l’inquiète : la crise, la mondialisation et toutes ces horreurs perpétrées un peu partout sur la planète n’augurent rien de bon.
Le chauffeur l’écoute sans l’interrompre, il aime bien la vieille dame. Sagement assise les paumes sur les cuisses, le dos collé au dossier, elle est menue, à peine plus grande qu’une gamine de douze ans. II s’enquiert de la santé de son époux, elle hausse les épaules, il n’y a aucune amélioration, au contraire. Le chauffeur n’insiste pas, depuis qu’il la transporte, une question le taraude : comment sera-t-il plus tard ? Il dépose sa cliente devant le hall d’entrée, « à dimanche prochain » lance-t-elle dans le vent.
Elle entre sans bruit dans la chambre de son époux, il mange une compote. Entre deux cuillérées, il tire la langue, elle détourne le regard, elle ne le reconnaît plus. Ce n’est pas Maxime qui est assis dans ce lit, mais un étranger. Elle se force à sourire.
- Bonjour. Tu as passé une bonne nuit ? demande-t-elle en sortant les gourmandises et les vêtements de son sac. Je t’ai préparé une crème caramel.
- Comme celle de maman ?
- Oui comme celle de ta maman.
- Tu leur as téléphoné ?
- À qui ?
- À mes parents !
- Oui, ils vont bien, ils t’embrassent, ment-elle.
- Il faut que je parle à Édouard, j’ai une idée pour l’usine.
Madeleine ne relève pas. Édouard, ami fidèle disparu en 1987, était l’associé de son mari. Au début, lorsque Maxime commença à s’égarer, elle lui rappelait avec douceur qu’il avait quatre-vingt-deux ans, que ses parents étaient décédés depuis bientôt un quart de siècle, il hochait la tête « Je perds vraiment la boule, c’est préoccupant ». Moi aussi, c’est normal avec l’âge, le consolait-elle. En s’aggravant, la maladie détériora leur quotidien, la moindre contradiction mettait Maxime dans une rage folle, Madeleine décida de ne plus le contrarier.
Il a terminé son goûter, elle détache la serviette nouée autour de son cou, elle pousse la tablette. Maxime suit chacun de ses mouvements comme un vieux chien fatigué. Elle allume la télévision, la chambre s’anime, elle sort son tricot. Parfois les aiguilles métalliques échappent aux doigts tords qui les cramponnent, Madeleine rattrape les mailles en maugréant et le cliquetis reprend la mesure du temps.
Près de son mari, Madeleine est plus seule que jamais, elle a le sentiment d’attendre la fin. Chez elle, c’est différent, l’exaltation de la rue grimpe jusqu’à sa fenêtre. Ha ! Madame Madeleine, répète sa voisine, j’espère vous ressembler plus tard. Elle jette un regard à Maxime accaparé par « les feux de l’amour » et elle range son ouvrage.
- Je m’absente quelques secondes, lui dit-elle en caressant la pommette rose et rebondie car la santé de Maxime est florissante.
Il ne répond pas, l’a-t-il seulement écoutée ? Elle sort, fait quelques pas dans le jardin pour se ressourcer avant de retourner dans la chambre. Maxime dort paisiblement, il a recouvré sa physionomie. En l’observant, Madeleine revoit l’homme énergique et dynamique qui l’accompagna pendant soixante ans. Elle entend son rire, ses colères, sa tendresse. Elle voudrait ne jamais l’avoir vu dans cet état, être morte avant lui. Elle s’installe dans un fauteuil et s’absorbe dans la lecture d’un roman.
- Il y a longtemps que tu es arrivée Madeleine ? interroge Maxime dans un accès de lucidité.
Il s’est réveillé pendant qu’elle lisait.
- À peine dix minutes ! s’écrie-t-elle ravie de l’entendre prononcer son prénom.
À quoi bon lui dire qu’elle est là depuis quatre heures, il souffrirait inutilement.
- Les enfants vont bien ? poursuit Maxime.
- Oui, ils vont venir dans l’après-midi. Clotilde vient d’avoir un beau garçon, elle lui a donné ton prénom.
- C’est vrai ? s’exclame Maxime enchanté. Dès que je sortirai de l’hôpital, nous irons les voir.
- Bien sûr !
Il suce un carré de chocolat au lait, il ne peut plus croquer à cause de sa dentition clairsemée. Et la langue réapparaît, l’entracte est terminé. Il boude.
- Qu’as-tu ? s’inquiète Madeleine.
- On est jeudi ?
- Non, pourquoi ?
- J’ai pas envie d’aller à l’école. Tu le diras à maman ?
- Ne te tracasse pas, j’écrirai un mot d’excuse.
La porte s’ouvre sur un couple d’une trentaine d’années, accompagné d’une fillette de cinq ans. La jeune femme embrasse ses grands-parents, la fillette saute au cou de Madeleine. Maxime les regarde en fronçant les sourcils : qui sont-ils personnes ? La fillette lui prend la main et la balance.
- Tu chantes avec moi, Papounet ?
Le vieillard fredonne un air de jadis, la fillette s’énerve, elle n’a pas appris cette chanson à l’école ! Le couple et Madeleine rient. Maxime ne comprend pas.
- Il y a longtemps que tu es arrivée ? demande-t-il à son épouse.
- Non.
- Qui sont ces gens ? souffle-t-il à son oreille afin de ne pas vexer les visiteurs.
- Tes petits-enfants.
- Ha ! Et mes parents, ils sont là ?
- Ils viennent de partir.
- Je ne leur ai pas dit au revoir, j’ai dû somnoler.
- Ce n’est pas grave mon chéri, depuis le Paradis, ils te pardonnent. Bon, il est l’heure de te quitter, je reviendrai dimanche prochain.
- Dimanche, c’est demain ? fait la fillette en s’accrochant au bras de Madeleine.
- Non, c’est aujourd’hui.
- Alors demain c’est quoi ?
- Demain ? murmure Madeleine distraitement. Demain sera un jour sans fin !
Nicole Tourneur
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mardi, 10 mars 2009
Bienvenue à bébé - pièce de théâtre
"Bienvenue à bébé" est la pièce de thâtre que j'ai écrite. Elle s'adresse à une troupe de 3 femmes et 3 hommes + un quatrième qui joue l'auteur (donc femme ou homme).
Le thème: dans une clinique, les parents d'un jeune couple attendent impatiemment la naissance qui les transformera en grands-parents. Chacune des belles-mères espère secrètement que le nouveau-né ressemblera à sa propre progéniture, hélas, le bébé est poilu et semble présenter une anomalie congéitale. Qui a légué cette hérédité ?
Sur le ton de la raillerie, de l'ironie et de la plaisanterie, le sujet parle de la différence vis-à-vis de l'autre.
"Bienvenue à bébé" a été jouée en France par la "Compagnie théâtrale de la Tour". J'étais à la première et le public a bien ri ce qui m'a rassurée. Je remercie les acteurs pour leur prestation, mon texte a eu la chance d'être servi par une excellente troupe. La pièce a également été jouée en Belgique, mais je n'ai pas eu de retours, dommage.
10:14 Publié dans Textes divers et nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nicole tourneur, la compagnie de la tour













