jeudi, 10 décembre 2009
Hasta Siempre - nouvelle écrite après un voyage à Cuba
Nous voulons être comme le Che !
Les slogans à ta gloire fleurissent dans toute la République, mon cher Ernesto. Ton visage s’affiche partout : sur les tee-shirts, les casquettes, les drapeaux, jusque sur les frontons des établissements publics. Toi qui répugnais les images, tu es devenu une icône. Un compte bancaire en pesos convertibles. Un laissez faire pour Fidel et sa clique. La propagande exige un symbole et c’est toi qu’ils ont choisi après t’avoir vendu.
Santa Clara. Ton profil défie les éléments et l’humanité à plusieurs mètres au-dessus de tes admirateurs, tu es jeune de l’enthousiasme d’une révolution. Quand on arrive à tes pieds, on murmure, à peine ose-t-on te dévisager, comme si tu étais le Christ réincarné. Ton pays d’adoption est magnifique, Ernesto, mais pourquoi l’as-tu abandonné ? D’aucuns te traitent de fou sanguinaire, d’autres d’idéaliste, je suis de ceux-là.
Chaque révolution apporte son lot de bouleversements, la vôtre a aiguisé la ferveur patriotique, depuis, elle dispense gratuitement le savoir et la santé, pourtant, nulle part à la Havane, je n’ai vu d’allégresse dans le cœur des Cubains. Les enfants bousculent les passants en riant mais leurs prunelles n’ont pas l’insouciance de la jeunesse. Le cigare à la bouche, les hommes traînent leur désœuvrement dans les rues défoncées et les femmes balaient leurs pas de porte, repoussant l’eau sale qui sourd dont on ne sait où.
Dans les halls des hôtels de luxe, dans les bars, des musiciens accueillent les touristes en chantant, mais derrière les façades décrépites, ce sont les voix des radios gouvernementales qui dominent, elles célèbrent la Patrie, Fidel, et toi, Le Che, le digne compagnon de la première heure. Le peuple, lui, se tait.
Les étagères qui courent le long des murs des magasins d’état sont désespérément vides. Sur la porte, une pancarte annonce « Aujourd’hui, arrivage de requin ». Tu aimes le poisson ? Tant mieux ! À l’inverse, les clubs touristiques, fermés aux Cubains, regorgent de nourriture les plus variées, rien ne manque, exceptée l’eau coupée l’après midi par la direction, quand les clients sont supposés être à la plage.
La révolution est plus forte que la nature lança Fidel après le passage d’un cyclone. Il se trompait ! La nature exubérante a écrasé votre révolution, elle a étouffé ses hurlements, effacé ses massacres. En pavoisant telle une star, elle sanctionne la dictature.
Nous traversons les villages éparpillés dans la végétation luxuriante, maisons de pierre, murs blancs, huttes en bois, cultures faméliques. Le gouvernement cubain et l’embargo américain, -ennemis jurés-, ruinent le pays de conserve, ils affament la population et la dépouillent du strict minimum.
Tandis que notre chauffeur se goinfre de viande de bœuf et de pêches au sirop, produits rares, nous nous empiffrons de langoustes et de fruits exotiques chez l’habitant. Dès que nous nous attablons, des villageois s’incrustent, notre nationalité les intéresse. Par chance, nous parlons tous espagnol, nous échangeons des paroles banales, la politique en public est proscrite.
Ex-voto anonymes, les portraits des partisans tombés au champ d’honneur tapissent les parois des musées. Tant de morts pour quoi ? Les putains arpentent toujours les trottoirs, et les pauvres, cultivés certes, sont toujours aussi fauchés.
Une murmure circule, il enfle à l’instar d’un tsunami : la lucha !
La lutte ! Tout est bon pour survivre et améliorer l’ordinaire : troc, marché noir, boulots clandestins. Les autorités ferment les yeux. Normal : elles en croquent !
En-dehors des grandes villes, les transports sont aléatoires, partout, au bord des routes, des autostoppeurs de tous âges attendent résignés, le pouce en l’air, qu’un automobiliste les emporte. Certains échappent aux rayons ardents du soleil en s’abritant sous un pont. Sur notre passage, les pouces se baissent, notre quatre quatre annonce la couleur en grosses lettres : «vehiculo de Turismo ». Parfois, des policiers arrêtent les voitures, ils les chargent au maximum.
La vue d’un barrage de police ratatine notre chauffeur sur son siège : « a ver lo que pasa[1] » souffle-t-il d’une voix blanche.
Notre voyage touche à sa fin. La havane, San Cristo del Buen Viaje[2].
Nous avons marché toute la journée, nous sommes harassés, l’hôtel est à moins de cents mètres mais il nous semble être à des kilomètres. Nous prenons un vélo-taxi. Jésus doit avoir une vingtaine d’années, guère plus. Il nous entraîne dans un labyrinthe de rues défoncées au milieu desquelles des gosses jouent au foot, en reconnaissant le cycliste, ils l’encouragent joyeusement.
Dans les virages, le vélo-taxi penche, nos rires se font fous rires. Dopé par notre gaieté, Jésus accélère en actionnant le timbre du guidon. Et c’est là qu’il arrive, lui le flic avec sa gueule de bouledogue et son allure de kapo. Il balance négligemment sa matraque dans le vide. Il stoppe le vélo.
- Ta licence ! ordonne-t-il.
Ernesto tend un papier défraîchi.
- Pas celle-ci, l’autre !
- Je ne l’ai pas, avoue Jésus en rougissant.
Que se passe-t-il ? Nous ne comprenons rien. Un passant nous explique que pour transporter des touristes, il faut une autorisation spéciale. Mais alors, pourquoi Jésus nous a-t-il chargés ? Pour l’argent, pour manger.
- Dis-leur de descendre et suis-moi, dit le policier en jetant un regard méprisant aux vulgaires poulets que nous sommes.
La tête basse, le jeune Cubain lui emboîte le pas en poussant son vélo-taxi. Nous demandons au passant :
- Que va-t-il lui arriver ?
- Il risque la prison. La police va confisquer son vélo et, pour le récupérer, le gamin devra payer une grosse amende.
Cet incident laisse un goût amer dans ma bouche, je regrette d’être monté dans cette charrette, mais on ne peut pas revenir en arrière.
Dernier soir, plaza Vieja, vingt-et-une heures.
La température a légèrement baissé, le thermomètre marque trente degrés et la sueur humidifie nos tempes. Mes pieds gonflent, ils me font souffrir, je voudrais quitter mes tennis mais je renonce : devant moi, un homme crache sur les pavés. Nous flânons entre les restaurants, les immeubles délabrés et ceux que l’on rénove. Soudain, un cri «un rat ! ». Un rat, oui, puis deux puis trois. Trois rats batifolent au milieu des gravats, ils sont gras, le réverbère fait briller leur fourrure, ils sont en bonne santé.
Vous êtes Français ? Apostrophe une femme dans notre dos. Elle paraît la quarantaine mais n’a que trente ans, sa peau est fripée, plus petite que moi, elle est aussi très menue, ses cheveux sont ramassés sur la nuque en une queue de cheval anémique, sa jupe flotte autour de sa taille maigre. Elle n’est pas anorexique, elle a faim.
- Moi je n’ai pas peur des rats, poursuit-elle encouragé par mon sourire. À la prison, ils sont plus nombreux que les prisonniers. Quand on dort, ils nous courent dessus. Ah non ! Je n’ai pas peur des rats. J’ai été emprisonnée quatre fois, parce que je critiquais ouvertement le régime castriste.
Mon mari et nos amis s’éloignent. Partagée entre l’envie de fuir et l’éducation reçue, -on ne coupe pas une conversation-, j’écoute poliment mon interlocutrice. Je la félicite pour son français à l’accent sympathique, elle prononce le « je » en râpant la langue sur le palais.
- Je suis professeur à l’Alliance Française, explique-t-elle d’une voix forte. Avant je donnais beaucoup de cours mais aujourd’hui, les Cubains n’apprennent plus le français. Du reste, ils n’apprennent plus rien ! Le monde doit connaître la répression qui sévit dans notre pays. Moi, je continuerai à la dénoncer.
Elle a hurlé pour braver sa peur ! Deux militaires, fusils en bandoulière, se retournent. À l’autre extrémité de la place, mon mari et nos amis patientent en devisant, je suis encore avec la femme. Je devrais partir mais quelque chose me retient. Pendant notre séjour, les autochtones étaient muets ou évasifs au sujet de la dictature, l’occasion est trop belle d’obtenir une opinion franche. Les militaires se rapprochent, je n’en mène pas large. Je tente de détourner la conversation.
- Êtes-vous déjà allée en France ?
Raté ! La femme ricane.
- On ne peut pas obtenir de visa. Pour aller d’un village à l’autre, il faut une autorisation, alors, imaginez pour sortir du pays ! Cuba est une prison à l’air libre, sans barreaux, la mer gobe les déserteurs. J’ai pas peur des rats, ha ça non ! reprend-elle le regard vague. La dernière fois, j’en avais apprivoisé un tout jeune, je l’avais appelé Fidel. Je lui parlais de ma fille et de mes projets pour quand je serai libre.
- Quel âge a votre fille ?
- Dix ans.
- Qui la garde lorsque vous êtes prison ?
- Ma mère. Elle a l’habitude.
Les militaires sont à vingt mètres, ils se sont arrêtés et nous observent en fumant une cigarette, je ne suis pas rassurée du tout. Mon mari me cherche, dis-je en m’écartant de la femme.
- Je comprends, rétorque-t-elle en souriant. Vous me donnez votre adresse ? Je vous écrirai. Vous savez, j’ai pas peur des rats…
Mon adresse ? Est-ce véritablement pour correspondre ou veut-elle débarquer chez moi ? Une excuse. Vite ! Pas de papier, pas de stylo, le prétexte est minable : la femme n’a pas de sac.
- Désolée, dis-je avec une mine de circonstance, je n’ai rien pour noter.
Est-ce de la couardise ? Certainement mais je n’ai pas l’étoffe d’une héroïne, demain, un avion me ramène en France et je n’ai pas l’intention de le rater.
Je rattrape mon mari et nos amis, nous faisons le tour du pâté de maisons, les militaires collés à nos godillots. En retraversant la Plaza Vieja, la femme a disparu. Est-elle rentrée chez elle ou a-t-elle été arrêtée ? Je m’interroge. Les militaires nous quittent sans un adieu devant l’hôtel.
J’ai aimé Cuba et ses habitants, Ernesto. Sincèrement. Un je ne sais pas quoi retient le visiteur, mais la liberté fait défaut.
¡ Hasta la victoria siempre [3]! As-tu dit querido Ernesto. Moi je préfère : ¡ hasta la libertad siempre[4] !
20:19 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 09 décembre 2009
L'appel du colibri ou le messager des Dieux
Cette nouvelle est extraite de mon recueil "Les fenêtres". Elle se déroule au temps des Aztèques, une "guerre fleurie" est lancée pour satisfaire les Dieux. Chimali et Francisco (Espagnol vivant avec les Indiens) sont prisonniers. Ils vont mourir sur le téocalli (l'autel sacré).
Le colibri ! Il s'est approché du buisson épineux, ses ailes battaient si vite qu'elles disparaissaient dans le vent. Avidement, il a trempé son bec, long et fin, dans le calice rouge. Très lentement, Chimali a tourné la tête pour observer le spectacle, son attention s'est échouée dans un silence merveilleux. C'est comme ça qu'il a oublié la guerre fleurie.
Le colibri ! Il butinait par-ci, par-là, heureux, insouciant du danger, indifférent aux humains. L'esprit poétique de Chimali s'est mis à planer au-dessus de la bataille et son imagination s'est portée loin des corps désarticulés, tout près de l'aigle. C'est comme ça que le chevalier jaguar l'a pris.
Le colibri affolé s'est enfui, son chant secret est venu fracasser les tympans de Chimali. Le jeune Texcalteca s'est redressé, a levé les bras en direction du ciel ; un cri déchirant, mélange de bonheur et de tristesse, est sorti de sa gorge. La voix grave du Mexica prononça affectueusement "tu es mon fils bien aimé", le vaincu a répondu "tu es mon père vénéré" puis il a rejoint la cohorte des captifs qui s'était formée à proximité. La route pour Tenochtitlán était longue et éprouvante, les prisonniers avançaient la tête baissée, les paupières gonflées d'épuisement. Beaucoup avaient les membres tranchés, mais il fallait qu'ils restent en vie - à n'importe quel prix - pour le sacrifice, alors, on les soignait, on les transportait à dos d'homme ; quelques blessés inconscients laissaient échapper des gémissements douloureux.
Maintenant, au pied de la grande pyramide, les sentiments de Chimali sont indicibles. Messager des hommes, il est coiffé d'une couronne de duvet blanc ; avec ferveur, il se prépare pour son grand voyage, l'ultime voyage, celui qui va le mener dans la demeure des dieux, et il remercie la terre entière pour cette distinction. A sa droite, son "père vénéré" est heureux pour ce "fils" ; en son honneur, il porte le manteau neuf reçu en récompense de sa bravoure. Le peuple en liesse chante "Je suis Huitzilopochtli[1], le jeune guerrier. Nul ne m'égale. Ce n'est pas en vain que j'ai revêtu mon manteau de plumes de perroquet, grâce à moi le soleil s'est levé". Les offrandes ont commencé, entassés dans des cavités aménagées, les cœurs égouttent leur surplus d'amour pour Huitzilopochtli. Soudain, un hurlement jaillit au milieu de la foule, Chimali aperçoit Francisco - surnommé tonnerre brûlant à cause de son arme bizarre qui crache du feu - les yeux exorbités de terreur, il se tortille lamentablement.
Désertant l'armée de Cortés, Francisco vit parmi les Indiens depuis plusieurs mois, il a adopté leur mode de vie, leur nourriture, leurs coutumes, mais celle-là, il ne l'accepte pas. Sous le regard méprisant des guerriers, ses bourreaux le tirent, le poussent, l'Espagnol résiste, refuse d'aller rejoindre le dieu, un murmure de frayeur secoue la marée humaine : l'Espagnol va s'anéantir dans les ténèbres et le froid. Pour faire taire ses protestations honteuses, on le hisse le long des marches, des prêtres le plaquent sur la pierre brûlante tandis qu'un autre chante des incantations. Le grand prêtre abat le bras au bout duquel brille le couteau d'obsidienne et arrache l'organe vital, les hurlements cessent brusquement. Comme s'il ne s'agissait que d'un vulgaire sac de sable, les officiants jettent le corps inutile dans le vide, il se disloque et s'écrase sur le parvis.
Le colibri ! Juste au-dessus du téocalli, il attend ! Sachant qu'il est venu pour lui, Chimali sourit. Bientôt, il découvrira l'empyrée ; il suivra l'astre suprême de l'orient jusqu'au Zénith ; il dansera sur les nuages au rythme des conques et des flûtes ; il étendra un voile protecteur sur ses parents, ses sœurs, ses frères. Avant de monter les marches qui le rapprochent de ses idoles, il s'adresse au chevalier jaguar : "père vénéré, je t'attendrai patiemment". En s'allongeant sur l'autel bombé et visqueux, sa dernière pensée vole vers ses proches, sa mère sereine et aimante, son père qui sera si fier de lui….
Un choc violent puis la lame s'enfonce profondément dans la cage thoracique, Chimali ne sent rien, son âme s'échappe déjà. Avant qu'elle ne s'égare dans l'espace infini, le colibri l'emporte dans un million de coups d'ailes et la dépose auprès du soleil.
19:59 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
dimanche, 22 novembre 2009
L'or des templiers
Voici une nouvelle écrite pour un concours, je dois la retravailler... Je suis un peu en retard dans mes textes !
L’or des Templiers
Jeudi 2 août.
-Voilà, c’est fait ! J’ai placé l’annonce « cherche assistant pour convoyer péniche, diplôme de plongée exigé ! ». J’en ai posé une à la boucherie, une à la boulangerie et deux à la supérette de la place des Lilas. Le pharmacien m’a jetée ! Il paraît ça gâche sa vitrine.
Je suis à bout de souffle d’avoir pédalé comme une folle, pourtant j’ai lâché la tirade d’une traite.
-C’est insuffisant, grogne mon père en dodelinant de la tête. Je t’ai dit qu’il fallait payer un entrefilet dans le canard local. Tu t’imagines que les plongeurs vont acheter leur pain ?
-Il doit bien y en avoir. Tous les plongeurs n’ont pas obligatoirement une bonne à domicile.
-C’est pour moi que tu dis cela ?
-Mais non papa, tu sais bien que je plaisante. D’accord, cet après-midi, j’irai jusqu’au journal, tu l’auras ton encart.
Si seulement il se calmait, s’il cessait de ronchonner. Il est nerveux et susceptible, un rien le fait bondir. Je ne parviens pas à le gérer. D’ailleurs, gère-t-on son père ? Non, on le subit ! Il est agressif depuis le départ de sa femme, ma mère et, bien qu’il la cache, sa souffrance est perceptible. Il est malheureux, qu’y puis-je ?
Maman. Elle m’appelait sa puce adorée, son enfant chérie. Elle répétait qu’elle préférait mourir plutôt que de vivre sans sa fille. Et puis, dans un accès de colère, elle descend de la péniche, et m’oublie. Envolées les belles déclarations !
J’ai passé des heures à ruminer et à me lamenter sur mon sort mais ça n’a rien changé, maman n’est pas revenue et mon père est toujours en boule.
Déjà un mois que j’ai quitté l’école privée, chic et chère, où je suis pensionnaire et pour laquelle mes parents se saignent aux quatre veines. Pendant les vacances, mes copains partent au ski, à la mer ou à l’étranger, moi je flemmarde sur le toit de la cabine de pilotage. Pour rien au monde, je n’échangerais ma place. À la perspective de ces trois mois de farniente, j’étais excitée comme une puce sur un chien pouilleux, la tête remplie de projets mais j’ai débarqué au milieu d’une tempête conjugale qui a rafraîchi mon enthousiasme.
Mon père vociférait, maman l’écoutait sans broncher en essuyant la vaisselle. Lorsqu’elle m’a vue, elle m’a souri, comme pour s’excuser, mais ses yeux désenchantés étaient noyés dans une mer de larmes. Je me suis réfugiée dans ma chambre sans leur dire bonjour.
Samedi 4 août.
La péniche glisse le long de la berge, la Seine salue son passage en clapotant. Un escadron de mouettes crie dans son sillage. Un vent chaud chatouille les draps accrochés au fil, ils claquent, quelques gouttes mouillent mes pieds. Maman secoue le linge avant de le suspendre, elle prétend que cela défroisse le tissu.
De dos, elle me ressemble, elle a conservé son allure d’adolescente avec son jeans, son pull avachi et ses espadrilles. Chez elle, les espadrilles sont une obsession, elle en a suffisamment pour contenter un mille-pattes. Chaque année, pendant les soldes, elle fait la razzia dans les magasins, elle en achète de toutes les couleurs et elle les brode. Un passe-temps comme un autre !
Au jour de l’An, je me souviens, elle a passé sa robe de soirée et enfilé une paire d’espadrilles blanches ornées de roses jaune orangé qui, la main gauche sous la toile, la main droite tenant l’aiguille, l’accaparèrent une saison entière, mais le résultat fut à la hauteur de sa peine. J’entends encore sa voix chantante : zut ! Je me suis piquée le doigt. Et les brodeuses professionnelles allègueront que le point de croix n’est pas de la broderie. Pauvres pommes !
Pourquoi m’a-t-elle laissée ?
Tout est parti d’une broutille, enfin, rien de plus grave qu’à l’ordinaire, peut-être en a-t-elle eu assez d’être l’esclave de mon père. Fais ceci, fais cela. As-tu pensé à.. Pas un « S’il te plait » ni un « merci ». Un ras le bol plus fort que son amour maternel la faite s’enfuir !
Le détonateur a été cette histoire de trésor. J’ignore où papa a déniché ce conte à dormir debout : l’or des Templiers serait enfoui dans la vase, quelque part entre Bonnières et Rouen.
Maman a pouffé de rire. Un rire moqueur dixit mon père vexé, moi je l’ai trouvé nerveux. Papa s’est planté devant elle et l’a giflée brutalement. C’était la première fois, ce fut la dernière. Maman a pris son sac et elle a quitté la péniche la tête haute, sans se retourner. Il m’a fallu deux jours avant de réaliser qu’elle m’avait abandonnée.
Mardi 7 août.
À midi, j’ai aidé mon père à mettre la péniche à quai. On attend une cargaison, l’ai-je questionné. Non, je prends des vacances, a-t-il rétorqué le nez dans ses manœuvres. La surprise m’a clouée sur place. D’aussi loin que remontent mes souvenirs, je ne l’ai jamais vu s’octroyer deux jours de repos.
Mon père. Il est encore jeune, à peine quarante ans. Grand-mère affirme qu’il est dans la force de l’âge. Il n’est pas mal et si j’étais une femme, je crois qu’il me plairait. Mais je suis sa fille et je ne lui pardonne pas d’avoir frappé ma mère.
Une vague de chaleur s’est installée sur la région, les géraniums sont déshydratés, personne ne les arrose. Que pensera maman quand elle rentrera ? Car elle reviendra, c’est une certitude. J’ai besoin d’y croire.
Chaque jour, j’enfourche mon vélo et je file à la piscine. J’ai intégré une bande de jeunes plutôt sympathiques, avant la rentrée scolaire, je les inviterai sur la péniche. Ça impressionne toujours ! Et dans le lot, il y a Romain..
Lorsque je pars le matin, mon père est assis en lotus sur le sol au centre de ses précieuses documentations, au crépuscule, je le retrouve dans la même position. Il me fait penser à une statue de sel.
Jeudi 9 août.
Ce soir, on a de la visite, fait suffisamment rare pour le mentionner ici. « Aurélie, voici Damien, dit mon père détendu. Il est plongeur amateur mais il a palmé dans toutes les mers du monde, alors la Seine, à côté, c’est du sirop de canne à sucre ». Damien pose sur moi deux quinquets verts, le soleil et l’iode ont décoloré ses cheveux châtains, des mèches blondes les parcourent. Il doit avoir vingt-cinq ans, il est grand et baraqué, un sac de muscles non enduits de graisse. Il sourit. Ma tête bourdonne, mon cœur palpite, si la chaise n’était pas à portée de main, je tomberais d’inanition.
« Damien dormira dans ma chambre et moi dans le salon, continue mon père indifférent à mon trouble. Tu veux bien faire le lit et débarrasser mes affaires ? ». Je bafouille « avec plaisir », pas de formules de politesse. Ce n’est pas important, le regard bienveillant de Damien me suffit.
Vendredi 10 août.
Très tôt ce matin, Damien a mis les moteurs en marche. Vingt kilomètres plus loin, mon père a ordonné d’amarrer la péniche au milieu de nulle part. J’ai fait remarqué qu’on n’avait pas le droit de s’arrêter ici, Damien a haussé les épaules, papa n’a pas relevé.
Il dort peu, se nourrit à peine. La fièvre des chercheurs d’or consume ses pupilles, l’excitation manipule chacun de ses gestes. Parfois, il me prend par la taille et il m’entraîne dans une farandole endiablée sur le pont minuscule. Il rase le bord. Il fait mine de chavirer dans les eaux encrées de la Seine, et repart en sautillant. On va remonter le coffre, serine-t-il, ce n’est qu’une question de jours. Dommage que ta mère ne puisse pas assister au spectacle, elle rirait moins !
Hier, j’ai prétexté une visite à mes amis pour me rendre dans le port de Rouen. J’ai collé des affichettes à l’intention de maman, afin qu’elle nous trouve facilement. Pour le cas où…
Mercredi 15 août.
Cinquième jour. Jusqu’à présent la pêche a été infructueuse. Il fait chaud, la canicule est à son apogée. Tandis que Damien plonge sous la direction de mon père, je reste confinée dans ma chambre en maillot de bain, mon MP3 sur les oreilles.
Des exclamations éclatent à l’étage du dessus, j’arrache mes écouteurs et me précipite dans l’escalier. La tête de Damien affleure l’eau.
-Vous aviez raison, le coffre est prisonnier de la vase, impossible de le déplacer. Que fait-on ?
-Tu vas l’arrimer solidement et on tirera ensemble. Ça devrait fonctionner, dit mon père en balançant une corde dans le vide..
Toute la sueur de leur corps a été nécessaire pour remonter la malle mais elle est là, ruisselante de flotte, posée sur une couverture pour ne pas l’abîmer. Je suis perplexe, elle semble neuve, tout droit sortie d’un catalogue de ventes par correspondance, un énorme cadenas la verrouille.
Je croise le regard hilare de mon père. Subitement, je comprends tout : cette mise en scène est le prétexte d’une farce. Et j’ai marché à fond. Un rire inextinguible s’empare de moi. Sacré papa ! Il n’a pas perdu son sens de l’humour. Maman a raté quelque chose, demain, j’irai à sa recherche. Je lui dirai que tout cela n’était qu’une blague, qu’il ne fallait pas en prendre ombrage.
Papa décroche une clef dans la cabine de pilotage que je n’avais pas remarquée auparavant, il l’enfile dans la serrure, la clef tourne sans accroc. Jusqu’où poussera-t-il la plaisanterie ? Je trépigne de curiosité.
Soudain, l’attitude de mon père change, il gesticule anarchiquement, il interpelle son épouse absente, la provoque. La rage torture son visage, Damien et moi nous sommes ahuris. Enfin, dans un mouvement théâtral, il soulève le couvercle.
Vendredi 17 août.
Je suis allongée sur un lit d’hôpital, un lit immaculé. Une douleur sourde broie mes tempes, mon sang circule dans mes veines au ralenti. Ai-je fait un cauchemar ? Non, je suis dans la réalité, les hurlements joyeux de mon père, les miens pleins de terreur saturent mes tympans.
Dans la malle ouverte, il y a la face défigurée et blafarde de maman. Elle me hante, ses globes oculaires évidés fixent le néant, ses lèvres sont grises. Les eaux polluées ont entamé le lent processus de décomposition. J’ai beau fermer les yeux, le masque grimaçant de ma mère est présent derrière mes paupières, sur les murs, partout.
À mon chevet, Grand-mère sanglote. Nous ne réalisons pas encore l’ampleur du désastre. Nos pleurs se mêlent.
Pourquoi mon père a-t-il assassiné maman ? Parce qu’elle le quittait ou parce ce qu’elle se moquait de lui ? Je ne le saurai jamais. Bourré de tranquillisants, il est enfermé avec les fous dangereux, prostré sur sa paillasse. Il a perdu l’usage de la parole, le trésor des Templiers a fait de lui un zombi !
07:25 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
lundi, 26 octobre 2009
Apocalypse
Apocalypse
Tes cheveux tombent ? Pas de quoi s’alarmer, on est en automne. D’ailleurs, en fin d’année, tout tombe: les jours, les feuilles, les fêtes, c’est dans la logique des choses. Tu connais les méfaits de l’hiver : un moral en berne parce que le soleil se recroqueville dans les abysses de l’infini, et une envie irrépressible de dormir qui te bloque sous la couette.
Tout est-il sombre ? Non. La forêt revêt sa parure auburn, les feuilles dorées des arbres couvrent le sol, assoupissent les craquements, elles tissent un tapis doux à la chaussure, tendre à l’oreille. Lorsque tu les foules du bout du pied, elles se soulèvent, se poudrent de graines, puis elles retombent en soupirant. Peu à peu, elles se transforment en humus, elles ensemencent la terre et leurs effluves champignonnés enivrent tes sens, ton esprit s’évapore en direction de la cime des arbres/
Bientôt, le ronronnement des tronçonneuses envahira l’espace, les bûcherons trancheront une partie de cette jolie forêt qu’ils expédieront dans les fabriques à papier. Les rondins écorcés, débités en morceaux, seront cuits avec de la lessive caustique et passés dans le défibreur. De la magnificence de l’arbre ne restera qu’un feutre blanchâtre informe, triste souvenir d’une magnificence !
Les feuilles de cellulose se métamorphoseront en journaux, cahiers, photos, livres… Elles contribueront à écrire l’histoire !
Dès le début de l’automne, les avis d’imposition sont tombés, comme une condamnation, dans ta boîte aux lettres. Ils sont couverts de chiffres et de pourcentages qui te pressent jusqu’à la pulpe. Tu retournes les feuillets dans tes mains, tu les froisses, ils sont rêches. Démoralisée, tu les jettes sur la table en te demandant si ces maudits papiers proviennent des forêts déracinées ! Tu les retournes en tous sens, aucune mention de recyclage n’y est mentionnée !
Hélas, même la nature se fait entuber !
07:21 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 02 octobre 2009
Petite réflexion
Tu es née d’une graine a dit maman lorsque j’avais l’âge de raison, c’est-à-dire sept ans. Sur l’instant, je n’ai pas saisi le sens de sa phrase : une graine, on plante, ça germe et ça pousse. Ça devient des lentilles ou des fayots, mais moi ? Je ne ressemblais pas vraiment à une herbacée.
Et puis un jour, en jouant à la marelle, j’ai tout compris et depuis, partie de la terre, je croisse telle un plante sur un chemin semé d’embûches et de joies. Une chose est certaine, quoiqu'il arrive en cours de route, je finirai au ciel.
Et vous ?
11:56 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 02 août 2009
Au coeur de l'arbre (bientôt l'automne)

Au cœur de l’arbre
Écorce d'argent, écailles plates.
Le tronc vidé de ses substances sucrées, l'érable est à l’image de l’être dépourvu d’âme. Majestueux sur l’azur, il étale sa couronne à trente mètres au-dessus du sol moussu. Là-haut, à l’orée des cieux, une main rude fouille sa chevelure mordorée. La main taille, blesse l'arbre qui gémit et pleure des feuilles miellées. Au contact de la terre, elles se tachent d'éclaboussures, brunes comme la peau tavelée d’un vieillard.
Et l'érable soupire, le temps s'enfuit trop vite.
Déjà, l'hiver le déshabille, le met à nu. Ses branches se couvrent de givre et de fleurs de neige. Dans la froidure de l’automne, l’érable grelotte en languissant le printemps qui l’habillera de tendres bourgeons.
06:50 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 31 juillet 2009
Extrait du recueil "Les fenêtres"
C'est pas grand chose, mais…
Le balai approche inexorablement des charentaises, il va attaquer, Michel le sait. La voix de Martine précède le manche :
- Tu veux bien pousser tes chaussons ? Juste deux minutes pas plus, il y a des minous sous ton siège. Je vais en profiter pour vider le cendrier.
Sa femme se penche pour attraper un bout de fil qui s'est coincé sous le pied du fauteuil, son coccyx pointe comme une tête de chat vue de derrière. Méticuleusement, elle essuie le carrelage, soulève ensuite le chiffon et admire, émerveillée, les milliers de pathogènes qui le maculent. En souriant, elle remarque:
- Tu vois, c'est pas grand chose, mais c'est déjà plus propre.
Cinquante cinq ans de "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre", combien d'années encore à subir ?
Au début, Michel n'y a pas prêté attention : l'amour, la nouveauté... En se mariant, il est passé brutalement de l'adolescence à l'âge adulte. Puis, les enfants sont venus, à tour de rôle, quatre fois de suite. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour nourrir ce petit monde, alors, il a accepté les heures supplémentaires, les déplacements. Bref, sa rencontre avec le balai n'a eu lieu que le jour de sa mise à la retraite ; depuis, ils se croisent matin, midi et soir au hasard des miettes, des jours de pluie, des chaussures boueuses ! c'est devenu une habitude. Lorsque Martine oublie son ménage, Michel se surprend à penser "peut-être que le balai est mort", et il éclate de rire.
Chacun son truc, elle aime le nettoyage, lui préfère le bricolage, enfin ! La terminaison est identique, ce n'est qu'une question "d'âge".
Quand ce n'est pas le balai, c'est l'encaustique et les patins ! L'odeur tenace de la cire d'abeille, enrichie à l'essence de térébenthine s'il vous plait, incruste les meubles, les sinus, "ça sent le propre ! murmure Martine avec satisfaction". Sans un mot, Michel observe sa femme, il se demande comment elle peut se satisfaire d'activités aussi mesquines, pourtant elle semble très épanouie. Mais lui, que connaît-il de ses désirs à elle, de ses frustrations ? Martine veut oublier l'habitude, la solitude et les non-dits, son intérieur scintille pour enrichir son existence. Comme un tic, elle ponctue ses gestes par "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre".
Dans son atelier du bout du jardin, Michel invente puis fabrique des meubles en chêne et des jouets en pin. Lui aussi encaustique, mais différemment. Il caresse le bois, le nourrit, lui parle, ses sens s'imprègnent de la sève ambrée. La poussière, présente en permanence, recouvre de son fin duvet les étagères, les outils ; le bois encombre le sol de ses serpentins ; de temps en temps, Michel les ramasse, les entasse dans un grand sac poubelle qu'il évacue quand il y pense. La musique projette ses airs de salsa jusqu'à l'autre côté de la pelouse, là où, de sa fenêtre, Martine espionne son voisin de mari dans le silence de l'ennui. A aucun moment, il ne partage son espace vital, elle, si !
Toute l'année, le mardi, l'emploi du temps du couple est immuable, il ne varie jamais. Quand l'aube se fond dans le jour, Michel enfourche son vélo et se rend au village pour faire "le" ravitaillement. C'est un prétexte, les commerçants passent régulièrement. Martine sait que son mari va se promener, histoire de rencontrer d'autres têtes, d'autres sourires ; il a besoin de ces contacts hebdomadaires, ils lui renvoient une image d'homme vivant. Lorsqu'il passe dans la rue principale, on le salue :
- Alors Michel, comment va la santé ? Et Titine, toujours aussi sauvage ? Moi, je m'embêterais dans ce trou, je ne sais pas comment vous faites pour habiter un endroit pareil ! Et comment vont les gosses, ils viennent bientôt ? Tout de même, c'est pas une vie ça, eux à Paris, vous ici !
Michel sourit, chaque semaine, il explique les enfants, les petits-enfants, ils ont leur vie, elle n'est pas compatible avec la sienne, mais ils s'appellent souvent. Heureusement qu'il y a le téléphone. Ah ! Quand il était jeune, c'était différent, il fallait se déplacer. Il se souvient : il fonçait sur les chemins poussiéreux, à grands coups de pédalier, pour rejoindre Martine. Les montées, les descentes, aucune importance, les roues de la bicyclette avaient des ailes. Il revoit la jeune fille brune, pas très grande, légèrement rondouillarde, c'était la mode "à l'époque". Avec sa robe en vichy et son chapeau de paille sur la tête, elle était si jolie !
Pendant ce temps, Martine s'accorde un bref repos : elle pose enfin son balai ! Confortablement installée sur le canapé, elle entreprend les mots croisés de son magazine. A onze heures quarante cinq précises, elle prépare le déjeuner, étale la toile cirée sur la table de la cuisine et met le couvert. Ensuite, elle attend ! Et les mois continuent de s'écouler sans surprise.
Un jour, Michel appelle sa femme :
- Viens voir, j'ai terminé ton armoire. Chez un ébéniste, tu l'aurais payée les yeux de la tête ! Je peux dire que j'en ai bavé, tout est chevillé, mortaisé, tenonné, tu ne trouveras pas une vis, pas un clou. Suis crevé, il faut encore que je nettoie l'atelier.
Admirative, Martine ouvre les portes, inspecte, renifle ; déjà, elle organise la disposition du linge, des papiers. Dans le grand tiroir du bas, elle rangera les photos de ses enfants et de la famille. En rêvant, elle effleure le bois, tiens là, il reste des aspérités, surtout ne rien dire, passer un coup de ponçage après, plus tard, quand Michel sera en vadrouille. Attendrie, un élan d'amour la pousse vers l'homme qui a exécuté, pour elle seule, une armoire de "jadis". Elle l'embrasse rapidement sur la joue et dit :
- Laisse, je le ferai demain.
- Interdiction formelle de toucher à mes outils, c'est mon problème. Contente-toi de vider la maison ! Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu passes la serpillière ? D'ailleurs, il faut que je bétonne le sol, ce sera plus facile à entretenir.
- Bon, j'y toucherai pas, mais ne crie pas, je t'en supplie.
Martine déteste les confrontations, elle les esquive comme on fuit la maladie. Elle préfère se retrancher dans son "monde" intérieur, il ignore les disputes et sait digérer l'amertume.
Le mardi suivant, elle modifie légèrement la routine : en se levant, elle a décidé de nettoyer l'antre de l'ours ! Chargée de son balai, sa pelle, son torchon, son produit à lustrer, elle fonce dans le capharnaüm "du bout du jardin" ; elle écouvillonne, frotte, balaie, décape les carreaux, le soleil entre tout à fait. Après deux bonnes heures d'ardeur au travail, elle s'arrête satisfaite : on pourrait presque y pique-niquer. Dès le retour de Michel, Martine n'y tient plus :
- Viens voir, j'ai une surprise pour toi !
Fièrement, elle tire son mari en direction de l'atelier. Inquiet, il bégaie, rougit puis rugit ; les sacs, qu'il tenait à la main, s'éventrent sur la terre battue. Et les mots se déversent dans un flot de bile, ils inondent l'air, le brûle. Michel gesticule dans tous les sens. Interdite, Martine l'observe. Soudain, deux mains qu'elle ne reconnaît pas lui serrent le cou, elle n'oppose aucune résistance ; progressivement, la femme se noie dans la fureur du regard de l'autre ! Comment s'appelle-t-il au fait ? Elle ne sait plus, ses pensées s'engourdissent et son souffle s'éteint.
Michel relâche son étreinte, le corps s'effondre comme une marionnette de chiffon. Alors, il creuse un trou, dépose méticuleusement sa femme, ferraille le tout avant de couler le béton. Il aplanit la chape, en vérifie la pente avec le niveau. Sans bruit, le soir est arrivé. Michel, exténué, inspecte son travail une dernière fois, il s'accroupit, se penche, sourit et dit :
- Tu vois, c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre !
06:50 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 22 juillet 2009
C'est qui ON ?
C’est qui « ON » ?
Le rendez-vous est fixé au CDI à dix heures trente précises, là se tiendra l’atelier d’écriture que j’animerai durant un trimestre à raison de trois heures par semaine.
Par principe, j’arrive en avance, je préfère surprendre les élèves dans leur élément. Je ne veux pas être l’intruse qui perturbe leur monde, je dois me faire discrète. Même si je ne suis pas une débutante en la matière, je ressens toujours un peu de trac. Surtout, j’espère que ça collera entre nous et qu’ils s’enthousiasmeront pour cette aventure.
Cette fois, j’interviens dans une classe de troisième d’insertion. Les collégiens entrent nonchalamment dans la salle, ils m’aperçoivent, me dévisagent succinctement, le professeur de français leur a parlé d’un auteur mais ils n’ont pas compris à quoi il allait servir, ils s’interrogent : va-t-on les assommer avec des leçons, des devoirs dont ils n’ont que faire ?
Ils me saluent poliment, je réponds par un sourire bienveillant. Combien sont-ils ? Dix-huit, dix-neuf. Certains balancent leur sac par terre et s’apostrophent en ricanant. Les paresseux se dissimulent derrière les étagères croulantes de livres, cinq d’entre eux posent la tête sur leur cartable et s’endorment, le marchand de sable a distribué ses somnifères.
Prêts à repartir, quelques-uns ont conservé leur blouson, l’embêtement tire leurs traits, ils sont là parce que l’école est obligatoire, sinon, ils s’éclaterait ailleurs. Les plus courageux - ils ne sont pas nombreux : deux garçons et huit filles -, se mettent au premier rang, leurs yeux pétillent de l’espoir de s’en sortir malgré une vie familiale chaotique. C’est pour eux que je reste.
Dix bonnes minutes sont nécessaires avant d’obtenir le silence. La documentaliste présente et distribue mon premier roman « Laurie ou le souffle du papillon[1] ». Devant l’épaisseur de l’ouvrage, les murmures se font protestations : Quoi, madame, faut lire tout ça ? Combien y’a de pages ? Ouah deux cent vingt ! En plus, c’est écrit tout petit. Oui, vous devez lire tout ça, ensuite, vous ferez un résumé du livre de Nicole Tourneur.
Le ton est donné, de l’auteur anonyme, je deviens l’enquiquineuse qui leur refile du boulot !
J’ai une pensée émue pour la classe de sixième avec laquelle nous avions écrit des contes. Têtes blondes ou brunes, regards francs, questions directes « Ma p’tite Nicole, comment on écrit…. T’as quel âge ?… Tu gagnes beaucoup ? ». Incrédules, ils m’écoutèrent décrirent ma jeunesse sans télé, sans Internet ni jeux vidéos « elle est née à l’époque des dinosaures ? ». À la fin de l’atelier, un courriel me causa du tracas :
C domag ke tu ns kite, ct tro bi1 é 1Trecen. @ b1to. Maximilien[2].
Je planchai un bon quart d’heure devant le message codé, quand j’eus la révélation : TEXTO, je devais lire texto ! Je remerciai Maximilien et lui dis ma tristesse de les quitter, lui et ses camarades. J’avouai également les difficultés rencontrées lors du décryptage de son message. Il me répondit par retour « la prochaine fois, j’écrirai dans ta langue ».
Cette fabuleuse spontanéité me ramène à mes dix ans. Nous sommes en 1960, mes parents sont venus passer leurs vacances à Font-Romeu où je suis en maison de repos depuis deux ans pour mon asthme. Ils font du camping pour la première et dernière fois, les talons aiguilles de ma mère ne supportent pas la boue grasse et les orages montagnards. Chaque matin, ils viennent me chercher dans le hall du Home Catalan et ils me ramènent après le goûter. Soucieux de mon avenir, ils ont apporté dans leurs bagages un cahier de devoirs de vacances qui ne m’emballe pas du tout.
Raconte notre promenade au lac des Bouillouses, ordonne mon père en me tendant une feuille blanche. J’obtempère en tirant la langue. Ça se fait encore de nos jours, si si je vous l’assure, j’ai vu les élèves de sixième jetant leur baveuse loin devant !
Je commence : On est parti ce matin très tôt. Il faisait très beau. Avec maman, on est allé acheter du pain et du jambon pour faire des sandwichs….. Je vous ferai grâce de cette rédaction forcée de deux pages inutiles et fastidieuses.
Au bout d’une heure d’un labeur acharné, recopié au propre avec les pleins et les déliés, je tends ma rédaction à mon père, il la survole en bougonnant puis la déchire : Tu recommences et tu remplaces « on » par « nous », vocifère-t-il. Ton institutrice ne t’a-t-elle pas appris que « on est un con ? ».
06:30 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
mardi, 10 mars 2009
Bienvenue à bébé - pièce de théâtre
"Bienvenue à bébé" est la pièce de thâtre que j'ai écrite. Elle s'adresse à une troupe de 3 femmes et 3 hommes + un quatrième qui joue l'auteur (donc femme ou homme).
Le thème: dans une clinique, les parents d'un jeune couple attendent impatiemment la naissance qui les transformera en grands-parents. Chacune des belles-mères espère secrètement que le nouveau-né ressemblera à sa propre progéniture, hélas, le bébé est poilu et semble présenter une anomalie congéitale. Qui a légué cette hérédité ?
Sur le ton de la raillerie, de l'ironie et de la plaisanterie, le sujet parle de la différence vis-à-vis de l'autre.
"Bienvenue à bébé" a été jouée en France par la "Compagnie théâtrale de la Tour". J'étais à la première et le public a bien ri ce qui m'a rassurée. Je remercie les acteurs pour leur prestation, mon texte a eu la chance d'être servi par une excellente troupe. La pièce a également été jouée en Belgique, mais je n'ai pas eu de retours, dommage.
10:14 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
jeudi, 20 novembre 2008
Jocelyne R ou comment parler de l'obésité autrement
Jocelyne R.
- La parole est à l’accusation.
L’avocat se dresse, imposant dans sa robe noire en alpaga et revers de satin, son épitoge court élégamment sur son épaule gauche et son rabat en coton immaculé est soigneusement amidonné. Ses cheveux permanentés s’arrêtent à la naissance de la nuque. Dans un mouvement théâtral, il relève ses manches, dévoilant des boutons de manchettes en or et ses ongles manucurés. Un doigt accusateur en direction de la prévenue, l’avocat commence sa plaidoirie :
- Mesdames et messieurs les jurés, nous sommes réunis dans ce tribunal pour juger cette femme, sur le banc des accusés. Car cette femme, mesdames et messieurs les jurés, est coupable du péché de gourmandise. La plaignante est cette chaise, se radoucit-il en s’inclinant cérémonieusement devant sa cliente. Depuis que Jocelyne R. a grossi, elle n'en supporte plus le poids. Ses pieds se décollent, son assise flanche. Percluse d’arthrose, elle branle dangereusement manquant se briser à chaque seconde. La défense arguera que le poids est un problème contre lequel on ne peut lutter.
L’avocat en colère fronce les sourcils, l’assemblée retient son souffle, une mouche vrille, elle devrait se poser, l’instant est crucial.
- Ce sont des fadaises, des galimatias destinées à vous tromper ! reprend l’avocat en vociférant.
Son regard noir dévisage un à un les jurés, qui, terrorisés, se tortillent confusément sur leur siège.
Si Jocelyne R. n’était pas si apeurée, ce réquisitoire la divertirait car il grandiloquent, du théâtre de génie, mais, sur son banc, elle tremble.
- Regardez attentivement la plaignante, continue l’avocat sur un ton paisible, constatez la fragilité de ses membres. Je vous l’affirme : ma cliente est au bout du rouleau ! On le serait à moins ricane-t-il suivi par la salle hilare. En conséquence, je requière pour Jocelyne R. la peine maximale, soit trois ans de diète dans un institut spécialisé, assorti d’une interdiction d’approche de ma cliente.
L’avocat déambule de long en large, il réfléchit, relève à nouveau ses manches et reprend :
- Dans cette affaire, la victime ne doit pas être délaissée. Les assauts répétés de Jocelyne R. ont rendu sa santé précaire, aussi je sollicite une restauration par un maître compagnon dans les plus brefs délais. À présent, je laisse la parole à ma collègue de la défense.
Sagement assise les mains sur les genoux, Jocelyne R. détaille les lames de parquets, plusieurs sont vermoulues, ou disjointes, les milliers de jugements ont glissé des morceaux de papiers dans les fentes. La salle d’audience est poussiéreuse, elle sent le renfermé, les banquettes sont inconfortables. Un nouveau tribunal est en construction mais le chantier a pris du retard après le scandale, promptement étouffé du reste, provoqué par une histoire de pots de vin compromettant les notables de la région.
Jocelyne R. est gloutonne, elle en convient, c’est pour cette raison qu’elle n’ose pas affronter la désapprobation qu’elle ne manquerait pas de lire dans le public. Son visage est une boule de gomme écarlate, ses phalanges potelées sont des bergamotes et son corps est une barbe à papa enroulée dans un tissu à fleurs duquel émergent deux pains dorés montés sur des talons. Ses dents sont du sucre candi blanc et ses cheveux ont la couleur du caramel. En résumé, Jocelyne R. est une confiserie, une hyper glycémie ambulante. Pour en souffrir au quotidien, elle connaît le racisme généré par sa corpulence. Ça te va bien, lui répète sa collègue à taille de guêpe, moi, c’est pas pareil, je ne suis pas faite pour les kilos !
L’attention de Jocelyne R. s’évade. Elle a six ans et elle reçoit des mains de son père sa première guimauve, le souvenir est profondément ancré dans sa mémoire car c’était aux funérailles de sa mère. Tiens c’est pour toi, a-t-il dit en tendant la friandise. Et Jocelyne a tiré sur la pâte molle et verte, elle l’a triturée, la modelée, ses doigts sont devenus collants, son père a ri.
Jocelyne R. renifle, ils étaient deux à l’enterrement de sa maman : son père et elle. Fillette malingre, elle mastiqua la pâte molle en suivant le corbillard, elle la termina au moment où les fossoyeurs jetaient les premières pelletées d’humus sur le cercueil en pin, les cailloux rebondirent avec un bruit de bâton de pluie. Son père pleurait à chaudes larmes, les yeux secs, Jocelyne R. lui avait pressé les doigts, je suis là, papa l’avait-t-elle consolé. Alors, il l’avait prise dans ses bras et ils étaient rentrés chez eux enlacés. Après, ils déménagèrent dans le Sud.
Jocelyne R. sourit. Finalement son adolescence est passée comme une lettre à la poste. Elle a connu des garçons, beaucoup ont traversé sa vie en courant d’air, elle ne s’en souvient pas, ou ne veut pas s’en souvenir.
La voix du juge la rappelle à l’ordre. Maître, claironne-t-il en s’adressant à l’avocat de la défense, qu'avez-vous à dire en faveur de la prévenue ?
Jocelyne R. s’intéresse moyennement aux débats, elle a le sentiment qu’ils ne la concernent pas. Et si c’était une autre que l’on jugeait ?
Une jeune femme blonde et mince se poste au centre du prétoire, sa voix est douce mais ferme, elle domine son sujet.
- Mesdames et messieurs les jurés. Oui Jocelyne R. est gourmande, oui elle aime le sucre mais est-ce interdit par la loi ? Vous-mêmes ne dégustez-vous jamais glaces, gâteaux et sucreries ? Face aux kilos, nous sommes inégaux. Ma cliente n’a pas toujours eu cette taille d’hippopotame, remontons le temps, voulez-vous, disons trente ans en arrière quand elle pesait cinquante-cinq kilos de moins… oui de moins !
Un murmure consterné parcourt l’assemblée. Comment cela a-t-il pu arriver ? Personne ne s’attendait à une telle révélation, l’avocate savoure son effet.
Les paupières closes, Jocelyne R. se repose. Il y eut le décès du père, la vente de la maison pour payer les dettes, le chômage et les privations. Les mille-feuilles et les éclairs au chocolat, elle les dévorait à travers la vitrine de la boulangerie, les cars en sac et les nounours chocolatés fondaient dans la bouche de ses camarades de classe, pas dans la sienne. Les larmes lui montent aux yeux, c’est quand on a rien qu’on a envie de tout, marmonne-t-elle en se mouchant bruyamment. L’avocate pose une main amicale sur son épaule
- À vingt ans, elle pesait quarante-huit kilos pour un mètre soixante-six, reprend l’avocate. En 1975, Jocelyne rencontre Norbert. Coup de foudre, amour immédiat. Un amour absolu que convoiteraient bien des couples ! Depuis lors, Norbert comble son épouse de douceurs, rien n’est trop bon pour elle, s’attendrit l’avocate.
Norbert. Jocelyne R. l’a connu à la fête foraine du village. Elle rêvassait au bord du manège en observant sa copine qui gesticulait dans l’auto tamponneuse pour draguer les mecs, Norbert s’est approché, il lui a tendu une guimauve semblable à celle de son enfance, elle s’en est délectée longuement, ses doigts ont poissé, Norbert a éclaté de rire et ils ne se sont plus jamais séparés. Il faudra qu’elle lui dise de ne plus la gâter autant, ce n’est pas bien, la preuve, elle a des problèmes. Des problèmes pour avoir apprécié les aliments goûteux. C’est décidé, elle va parler à Norbert. Plus tard !
Jocelyne R. est ragaillardie, tout va s’arranger. À présent, elle boit le plaidoyer de son avocate exténuée.
- NON ! Jocelyne R. n’est pas une coupable, elle est la victime innocente de notre société de consommation et de ceux qui la composent, du pâtissier au publicitaire de bonbons, en passant par la restauration rapide. Je ne parlerai pas des changements physiologiques tels que ménopause et les divers aléas dus à l’âge, nous déborderions du contexte. Mesdames et messieurs les jurés, pendant quelques secondes, mettez-vous à la place de Jocelyne R.. Quand vos yeux la condamnent, que le dégoût et le persiflage provoqués par son embonpoint la pourchassent, dites-vous : Et si c’était moi ? Maintenant intéressons-nous à la plaignante : une chaise de quatre-vingt-dix ans. De noble lignages selon ses dires pusiqu'elle revendique une descendance royale. Permettez-moi de m’étonner, si j’ai bonne mémoire, Louis XIX n’a jamais existé. Un dérapage en rapport avec son âge canonique volontiers pardonné, raille l’avocate. Je pose une question : conserve-t-on in vitam æternam sa vitalité ? Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme a dit Antoine Lavoisier. J’ajouterai : même les chaises ! Doit-on condamner Jocelyne R sous le prétexte fallacieux qu’elle est corpulente ? Au moment de rendre votre verdict, répondez à cette question : l’obésité est-elle un crime ? Mesdames et messieurs les jurés, j’ai foi en votre objectivité, je vous demande d’acquitter purement et simplement Jocelyne R.
Les jurés se sont retirés pour délibérer, laissons-les discuter. Et vous lecteurs, qu’en pensez-vous : coupable ou non coupable ?
10:26 Ecrit par Nicole TOURNEUR dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note













