vendredi, 31 juillet 2009

Extrait du recueil "Les fenêtres"

C'est pas grand chose, mais…

 

Le balai  approche inexorablement des charentaises, il va attaquer, Michel le sait. La voix de Martine précède le manche :

-          Tu veux bien pousser tes chaussons ? Juste deux minutes pas plus, il y a des minous sous ton siège. Je vais en profiter pour vider le cendrier.

Sa femme se penche pour attraper un bout de fil qui s'est coincé sous le pied du fauteuil, son coccyx pointe comme une tête de chat vue de derrière. Méticuleusement, elle essuie le carrelage, soulève ensuite le chiffon et admire, émerveillée, les milliers de pathogènes qui le maculent. En souriant, elle remarque:

-  Tu vois, c'est pas grand chose, mais c'est déjà plus propre.

Cinquante cinq ans de "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre", combien d'années encore à subir ? 

Au début, Michel n'y a pas prêté attention : l'amour, la nouveauté... En se mariant, il est passé brutalement de l'adolescence à l'âge adulte. Puis, les enfants sont venus, à tour de rôle, quatre fois de suite. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour nourrir ce petit monde, alors, il a accepté les heures supplémentaires, les déplacements. Bref, sa rencontre avec le balai n'a eu lieu que le jour de sa mise à la  retraite ;  depuis,  ils se croisent matin, midi et soir au hasard des miettes, des jours de pluie, des chaussures boueuses ! c'est devenu une habitude. Lorsque Martine oublie son ménage, Michel se surprend à penser "peut-être que le balai est mort", et il éclate de rire.

Chacun son truc, elle aime le nettoyage, lui préfère le bricolage, enfin ! La terminaison est identique, ce n'est qu'une question "d'âge".

Quand ce n'est pas le balai, c'est l'encaustique et les patins ! L'odeur tenace de la cire d'abeille, enrichie à l'essence de térébenthine s'il vous plait, incruste les meubles, les sinus, "ça sent le propre ! murmure  Martine avec satisfaction". Sans un mot, Michel observe sa femme, il se demande comment elle peut se satisfaire d'activités aussi mesquines, pourtant elle semble très épanouie. Mais lui, que connaît-il de ses désirs à elle, de ses frustrations ? Martine veut oublier l'habitude, la solitude et les non-dits, son intérieur scintille pour enrichir son existence. Comme un tic, elle ponctue ses gestes par "c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre".

Dans son atelier du bout du jardin, Michel invente puis fabrique  des meubles en chêne et des jouets en pin. Lui aussi encaustique, mais différemment. Il caresse le bois, le nourrit, lui parle, ses sens s'imprègnent de la sève ambrée. La poussière, présente en permanence, recouvre de son fin duvet  les étagères, les outils ; le bois encombre le sol de ses serpentins ; de temps en temps, Michel les ramasse, les entasse dans un grand sac poubelle qu'il évacue quand il y pense. La musique projette ses airs de salsa jusqu'à l'autre côté de la pelouse, là où, de sa fenêtre,  Martine espionne son voisin de mari dans le silence de l'ennui. A aucun moment, il ne partage son espace vital, elle, si !

 

Toute l'année, le mardi, l'emploi du temps du couple est immuable, il ne varie jamais. Quand l'aube se fond dans le jour, Michel enfourche son vélo et se rend au village pour faire "le" ravitaillement. C'est un prétexte, les commerçants passent régulièrement. Martine sait que son mari va se promener, histoire de rencontrer d'autres têtes, d'autres sourires ; il a besoin de ces contacts hebdomadaires, ils lui renvoient une image d'homme vivant. Lorsqu'il passe dans la rue principale, on le salue :

-          Alors Michel, comment va la santé ? Et Titine, toujours aussi sauvage ? Moi, je m'embêterais dans ce trou, je ne sais pas comment vous faites pour habiter un endroit pareil ! Et comment vont les gosses, ils viennent bientôt ? Tout de même, c'est pas une vie ça, eux à Paris, vous ici !

Michel sourit, chaque semaine, il explique les enfants, les petits-enfants, ils ont leur vie,  elle n'est pas compatible avec la sienne, mais ils s'appellent souvent. Heureusement qu'il y a le téléphone. Ah ! Quand il était jeune, c'était différent, il fallait se déplacer. Il se souvient : il fonçait sur les chemins poussiéreux, à grands coups de pédalier, pour rejoindre Martine. Les montées, les descentes, aucune importance,  les roues de la bicyclette avaient des ailes.  Il revoit la jeune fille brune, pas très grande, légèrement rondouillarde, c'était la mode "à l'époque". Avec sa robe en vichy et son chapeau de paille sur la tête, elle était si jolie !

Pendant ce temps, Martine s'accorde un bref repos : elle pose enfin son balai ! Confortablement installée sur le canapé, elle entreprend les mots croisés de son magazine. A onze heures quarante cinq précises, elle prépare le déjeuner, étale la toile cirée sur la table de la cuisine et met le couvert. Ensuite, elle attend ! Et les mois continuent de s'écouler sans surprise.

Un jour, Michel appelle sa femme :

-          Viens voir, j'ai terminé ton armoire. Chez un ébéniste, tu l'aurais payée les yeux de la tête ! Je peux dire que j'en ai bavé, tout est chevillé, mortaisé, tenonné, tu ne trouveras pas une vis, pas un clou. Suis crevé,  il faut encore que je nettoie l'atelier.

Admirative, Martine ouvre les portes, inspecte, renifle ; déjà, elle organise la disposition du linge, des papiers. Dans le grand tiroir du bas, elle rangera les photos de ses  enfants et de la famille. En rêvant, elle effleure le bois,  tiens là, il reste des aspérités, surtout ne rien dire, passer un coup de ponçage après, plus tard, quand Michel sera en vadrouille. Attendrie, un élan d'amour la pousse vers l'homme qui a exécuté, pour elle seule, une armoire de "jadis". Elle l'embrasse rapidement sur la joue et dit :

-          Laisse, je le ferai demain.

-          Interdiction formelle de toucher à mes outils, c'est mon problème. Contente-toi de vider la maison ! Est-ce que je viens t'enquiquiner quand tu passes la serpillière ? D'ailleurs, il faut que je bétonne le sol, ce sera plus facile à entretenir.

-          Bon, j'y toucherai pas, mais ne crie pas, je t'en supplie.

Martine déteste les confrontations, elle les esquive comme on fuit la maladie. Elle préfère se retrancher dans son "monde" intérieur, il ignore les disputes et sait digérer l'amertume.

Le mardi suivant, elle modifie légèrement la routine : en se levant, elle a décidé de nettoyer l'antre de l'ours ! Chargée de son balai, sa pelle, son torchon, son produit à lustrer, elle fonce dans le capharnaüm "du bout du jardin" ; elle écouvillonne, frotte, balaie, décape les carreaux, le soleil entre tout à fait. Après deux bonnes heures d'ardeur au travail, elle s'arrête satisfaite : on pourrait presque y pique-niquer. Dès le retour de  Michel, Martine n'y tient plus :

-          Viens voir, j'ai une surprise pour toi !

Fièrement, elle tire son mari en direction de l'atelier. Inquiet, il bégaie, rougit puis rugit ; les sacs, qu'il tenait à la main, s'éventrent sur la terre battue. Et les mots se déversent dans un flot de bile, ils inondent l'air, le brûle. Michel gesticule dans tous les sens. Interdite, Martine l'observe. Soudain, deux mains qu'elle ne reconnaît pas lui serrent le cou, elle n'oppose aucune résistance ; progressivement, la femme se noie dans la fureur du regard de l'autre ! Comment s'appelle-t-il au fait ? Elle ne sait plus, ses pensées s'engourdissent et son souffle s'éteint.

Michel relâche son étreinte, le corps s'effondre comme une marionnette de chiffon. Alors, il creuse un trou, dépose méticuleusement sa femme, ferraille le tout avant de couler le béton. Il aplanit la chape, en vérifie la pente avec le niveau. Sans bruit, le soir est arrivé.  Michel, exténué, inspecte  son travail une dernière fois, il s'accroupit, se penche, sourit et dit :

-          Tu vois, c'est pas grand-chose, mais c'est déjà plus propre !

jeudi, 30 juillet 2009

Poème pour ma mère

fleurs_cuba1.jpg

Maman

 

 Parce que ton amour

Est le buvard de mes larmes,

Et que tes éclats de rire

Fracturent  mon chagrin,

Parce que ton soutien

Renforce mon existence,

 

Je t'aime.

 

Pour ta tendresse,

Et ta différence,

Pour ton allégresse

Et ta confiance,

 

Je t'aime

 

Un jour, pourtant,  tu partiras.

Alors, pour tes baisers,

Légers comme du coton,

Et pour le bonheur

 Que tu m'as donné,

Je déposerai ton souvenir

Dans un écrin d'éternité.

 

Nicole Tourneur

Elle est partie avant la sortie de "Laurie ou le souffle du papillon" et avant ce poème.

mercredi, 22 juillet 2009

C'est qui ON ?

C’est qui « ON » ?

 

Le rendez-vous est fixé au CDI à dix heures trente précises, là se tiendra l’atelier d’écriture que j’animerai durant un trimestre à raison de trois heures par semaine.

Par principe, j’arrive en avance, je préfère surprendre les élèves dans leur élément. Je ne veux pas être l’intruse qui perturbe leur monde, je dois me faire discrète. Même si je ne suis pas une débutante en la matière, je ressens toujours un peu de trac. Surtout, j’espère que ça collera entre nous et qu’ils s’enthousiasmeront pour cette aventure. 

Cette fois, j’interviens dans une classe de troisième d’insertion. Les collégiens entrent nonchalamment dans la salle, ils m’aperçoivent, me dévisagent succinctement, le professeur de français leur a parlé d’un auteur mais ils n’ont pas compris à quoi il allait servir, ils s’interrogent : va-t-on les assommer avec des leçons, des devoirs dont ils n’ont que faire ?

Ils me saluent poliment, je réponds par un sourire bienveillant. Combien sont-ils ? Dix-huit, dix-neuf. Certains balancent leur sac par terre et s’apostrophent en ricanant. Les paresseux se dissimulent derrière les étagères croulantes de livres, cinq d’entre eux posent la tête sur leur cartable et s’endorment, le marchand de sable a distribué ses somnifères.

Prêts à repartir, quelques-uns ont conservé leur blouson, l’embêtement tire leurs traits, ils sont là parce que l’école est obligatoire, sinon, ils s’éclaterait ailleurs. Les plus courageux - ils ne sont pas nombreux : deux garçons et huit filles -, se mettent au premier rang, leurs yeux pétillent de l’espoir de s’en sortir malgré une vie familiale chaotique. C’est pour eux que je reste.

Dix bonnes minutes sont nécessaires avant d’obtenir le silence. La documentaliste présente et distribue mon premier roman « Laurie ou le souffle du papillon[1] ». Devant l’épaisseur de l’ouvrage, les murmures se font protestations : Quoi, madame, faut lire tout ça ? Combien y’a de pages ? Ouah deux cent vingt ! En plus, c’est écrit tout petit.  Oui, vous devez lire tout ça, ensuite, vous ferez un résumé du livre de Nicole Tourneur.

Le ton est donné, de l’auteur anonyme, je deviens l’enquiquineuse qui leur refile du boulot !

J’ai une pensée émue pour la classe de sixième avec laquelle nous avions écrit des contes. Têtes blondes ou brunes, regards francs, questions directes « Ma p’tite Nicole, comment on écrit…. T’as quel âge ?… Tu gagnes beaucoup ? ». Incrédules, ils m’écoutèrent décrirent ma jeunesse sans télé, sans Internet ni jeux vidéos « elle est née à l’époque des dinosaures ? ». À la fin de l’atelier, un courriel me causa du tracas :

C domag ke tu ns kite, ct tro bi1 é 1Trecen. @ b1to. Maximilien[2].

Je planchai un bon quart d’heure devant le message codé, quand j’eus la révélation : TEXTO, je devais lire texto ! Je remerciai Maximilien et lui dis ma tristesse de les quitter, lui et ses camarades. J’avouai également les difficultés rencontrées lors du décryptage de son message. Il me répondit par retour « la prochaine fois, j’écrirai dans ta langue ».

Cette fabuleuse spontanéité me ramène à mes dix ans. Nous sommes en 1960, mes parents sont venus passer leurs vacances à Font-Romeu où je suis en maison de repos depuis deux ans pour mon asthme. Ils font du camping pour la première et dernière fois, les talons aiguilles de ma mère ne supportent pas la boue grasse et les orages montagnards. Chaque matin, ils viennent me chercher dans le hall du Home Catalan et ils me ramènent après le goûter. Soucieux de mon avenir, ils ont apporté dans leurs bagages un cahier de devoirs de vacances qui ne m’emballe pas du tout.

Raconte notre promenade au lac des Bouillouses, ordonne mon père en me tendant une feuille blanche. J’obtempère en tirant la langue. Ça se fait encore de nos jours, si si je vous l’assure, j’ai vu les élèves de sixième jetant leur baveuse loin devant !

Je commence : On est parti ce matin très tôt. Il faisait très beau. Avec maman, on est allé acheter du pain et du jambon pour faire des sandwichs….. Je vous ferai grâce de cette rédaction forcée de deux pages inutiles et fastidieuses.

Au bout d’une heure d’un labeur acharné, recopié au propre avec les pleins et les déliés, je tends ma rédaction à mon père, il la survole en bougonnant puis la déchire : Tu recommences et tu remplaces « on » par « nous », vocifère-t-il. Ton institutrice ne t’a-t-elle pas appris que « on est un con ? ».



[1] Roman autobiographique aux Éditions Gunten

[2] C’est dommage que tu nous quittes, c’était trop bien et intéressant. À bientôt. Maximilien.

vendredi, 17 juillet 2009

Joyeux anniversaire

gif-anniversaire.gif
Joyeux anniversaire

 

Neuf heures ! D’ordinaire, je me lève en même temps que mon mari, à six heures tapantes et pendant qu’il se lave, je prépare le petit déjeuner. J’y mets un point d’honneur, histoire de ne pas perdre le rythme, de ne pas être déconnectée du monde des travailleurs même si j’en suis réduite à faire le ménage et la cuisine pour meubler mes journées. Quand mon mari est en déplacement comme cette semaine, je programme le réveil à sept heures, mais jamais plus tard, j’aurais trop la sensation d’être une larve. Alors, neuf heures ! C’est à marquer d’une pierre blanche.

Ce matin pourtant, j’ai décidé de me laisser vivre, comme Alexandre le Bienheureux, parce que, aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

J’ai mal dormi, le lit était trop chaud, je sais que s’ensevelir sous un duvet en plein mois de juillet est une absurdité  mais je ne conçois pas de me coucher autrement. Et ce n’est pas une canicule qui chamboulera mes habitudes.

 J’ai parcouru quelques pages du livre délaissé la veille sur la table de nuit et puis j’ai abandonné la lecture, les mots se succédaient en phrases inintelligibles à cause de mon subconscient qui serinait ébahi : « j’ai cinquante ans. Un demi-siècle ! ».

C’est étrange, je ne me suis pas rendu compte du temps qui passait. Dans ma tête, j’ai encore trente ans, toutefois, j’ai conscience d’avoir engrangé des connaissances, des évènements bons et mauvais qui me donneront prochainement ce que l’on appelle la sagesse des anciennes ou la science infuse des vieilles connes.

J’ai répété à qui voulait l’entendre que la cinquantaine ne m’effrayait pas, c’était faux : depuis trois mois, j’angoisse !

Neuf heures trente. Je tiédis la brioche achetée la veille, je remplis mon bol avec du café bien noir sans sucre, pour ne pas grossir. Dorénavant, je dois tout contrôler, mon poids, mon style, mes cheveux blancs, mes rides.

La vaisselle est rangée dans la machine, le lit est fait, je flemmarde en pyjama dans l’appartement où la température avoisine les trente quatre degrés. Malgré les volets baissés et les rideaux tirés, la chaleur s’insinue par le moindre interstice. Mes tempes secrètent une suette rafraîchissante.

Dix heures. Mon bain est prêt. Sur le pourtour de la baignoire, des bougies odorantes se consument doucement et la salle de bains prend des allures d’un décor de cinéma, les ombres dansent au plafond sur fond de musique andine. La pastille effervescente bouillonne entre mes pieds, le cou sur l’appui-tête, je déroule mon existence de femme.  La rencontre avec celui qui devint mon compagnon de route, mon premier enfant, le second, le troisième, le quatrième. Le cinquième n’a pas dépassé le stade du flageolet, la loi Veil venait d’être votée ! Puis il y eut le départ des enfants, leurs mariages, la naissance des petits-enfants. Il a fallu réapprendre le couple, percer son intimité, écouter ses réticences, ses non-dits, tolérer ses concessions et partager une tendresse jusque là insoupçonnée.

Le téléphone est à portée de ma main. Mon fils aîné m’a prévenue : « Nous serons en vacances dans la Drôme, je ne sais pas si la communication passera.». Je l’ai rassuré : aucune importance, ce n’est qu’un anniversaire après tout.

Douze heures quinze. J’allais déjeuner quand la sonnerie du téléphone a retenti. J’ai foncé sur le combiné, c’était une inconnue. 

-        Madame Nadie ?

-        Oui, ai-je répondu.

-        Bonjour madame, je me présente, Christine Bertrand de la société M. Nous effectuons actuellement une enquête auprès des habitants de votre commune, auriez-vous dix minutes à m’accorder ?

Bien sûr que j’avais dix minutes, j’avais même la journée entière.

-        Merci, madame Nadie. Je commence : êtes-vous mariée ?

-        Oui.

-        Avez-vous des enfants ?

-        Oui.

-        Combien ?

-        Quatre.

-        Sont-ils à votre charge ?

  J’ai éclaté de rire, il y a longtemps que ce sont des adultes, mariés de surcroît, ils vivent leur vie en résumé. J’ai commencé à évoquer mes petits-enfants, là, mon interlocutrice m’a carrément coupé la parole.

-        C’est très bien, madame, je vous félicite, mais revenons au sondage. Travaillez-vous ?

J’ai achevé le questionnaire mais le coeur n’y était plus vraiment.

-        Votre mari est-il toujours actif ?

-        Oui.

-        Payez-vous plus de trois mille euros d’impôts  par an ?

-        Cela ne vous concerne par, ai-je vociféré hors de moi et j’ai raccroché sèchement.

Depuis, je suis furieuse. Cette imbécile a monopolisé la ligne téléphonique alors qu’on essayait vraisemblablement de me joindre. Je consulte ma messagerie, la voix métallique ânonne : « vous n’avez pas de nouveau message. Menu principal : pour modifier votre annonce d’accueil, tapez un. Pour écouter vos messages archivés, tapez deux, pour revenir au menu principal, tapez…. ». Je fulmine. Gamine j’abhorrais les jeux de pistes, à présent, on nous les impose.

À l’heure du goûter, je reçois un appel du relais de la Renâcle, mon colis  est arrivé paraît-il, je peux aller le récupérer quand je le désire.

-        Tout à l’heure, ou mieux demain. Vous savez aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

Sincèrement, je ne sais pas ce qui m’a pris de dire ça. Qu’en a-t-elle à faire de mon âge, celle du bout de la ligne ? En tout cas, elle  me présente poliment ses vœux en me rappelant que mon paquet est à ma disposition pendant deux semaines.

Dix-sept heures. Le jardin ruisselle une humidité tropicale. À l’ombre du cerisier, j’écoute le chant des merles, au-dessus de ma tête, les fruits mûrs se dandinent. Si j’étais courageuse je les cueillerais pour faire les confitures mais c’est mon anniversaire, ils attendront demain.

Soudain, la déréliction m’accable, des larmes brouillent ma vue. J’ai clamé haut et fort que ma vie m’importait peu et on m’a crue. Je pensais exister, c’était une erreur, ma naissance n’est répertoriée que dans les statistiques. J’ai consacré mes jours, mes nuits à ma famille qui néglige mes cinquante ans, mon rôle de mère n’a été qu’une caricature et ma féminité, un leurre. J’entends encore la claque magistrale qui récompensa mon fils aîné lorsqu’il déclama en me toisant :

« La mère au foyer, La sieste toute la journée ! » 

Le désarroi exacerbe ma rancœur, il m’aveugle. Je me rappelle avoir préciser de ne pas se préoccuper de moi, que j’avais dépassé le stade des cadeaux.

Des cadeaux, d’accord, mais pas du coup de fil !

Un mutisme ouaté m’englobe, les sanglots m’étouffent, je suffoque. Chiale un bon coup ma fille, disait ma grand-mère, tu pisseras moins. Un torrent salé cascade sur mes joues. Mes épaules tressautent stupidement. Je suis trop seule, trop vieille, trop moche. Je suis trop !!!

Fatiguée, je rentre.

Plus rien ne vient distraire mes longues heures inoccupées. À vingt heures, j’effectue une incursion chez les vivants en allumant le poste de télévision pour suivre les informations. Deux minutes plus tard, le téléphone vibre. Encore. Mon mari.

-        Ça va ? Tu ne t’ennuies pas ?

Je raille hargneusement : Non, penses-tu. J’ai fais les soldes, j’ai déniché une robe sympa qui devrait te convenir.

-        Si ça t’a fait plaisir, tu as eu raison. Tu es bizarre, on dirait que tu as pleuré.

C’est indiscutable, il est frappé d’amnésie chronique. Je me borne à répliquer « j’ai pelé des oignons » cependant qu’intérieurement, je m’indigne : « et mon anniversaire, c’est pour les chiens ? ». En me rappelant que l’on fête toujours celui du chien, ma question reste en suspend.

Je me couche très tôt. Pour oublier.

Le lendemain, la sonnerie du portable me réveille aux aurores : vous.. avez.. un.. nouveau.. message… reçu hier à vingt-trois heures quarante cinq ! Tapez un pour l’écouter, deux pour l’effacer… Ça va pas, non ? Je n’ai pas l’intention de l’effacer. Stupide mécanique !

- Salut m’man. La frangine, les frangins et moi, on te souhaite un bon anniversaire. Nous passons des vacances sympas avec des amis. Allez, profites-en bien ! Et encore joyeux anniversaire. On t’embrasse.

Des hurlements hystériques retentissent : des anni, des ver, des saires. On chante pour moi, on rit pour moi mais cela n’a plus d’importance parce que maintenant, je me moque de mon anniversaire comme de ma première chemise. Comme le dit si bien ma belle-mère «  à notre âge, on ne compte plus ! ».

dimanche, 12 juillet 2009

Le docteur House, vous connaissez ?

Je n'aime pas étaler mes problèmes mais force est de constater que lorsqu'on a le cancer, on vit différemment. Pourquoi ? C'est très simple. Dans les autres maladies, quand on vous soigne vous allez mieux. Dans le cas du cancer, plus on vous soigne et plus vous êtes malade. Vous vous demandez même si vous allez survivre aux traitements. Dans la catégorie "derrière le masque", je mettrai quelques réflexions relatives à la santé.

La semaine dernière, une passante m'arrête dans la rue : J'achèterais bien votre santé, me lance-t-elle avec un grand sourire. N'en faites rien, lui dis-je, je vous l'offre avec un voyage en prime !

Et maintenant, l'histoire du faux/vrai docteur House.

Vous aimez le docteur House ? Moi je l’adore, « il m’éclate trop » selon l’expression consacrée. Son humour grinçant est un régal, et même si l’on ressent de la compassion pour le pauvre patient maltraité, on conserve son estime au bon docteur parce qu’il ne laissera jamais tomber un cas. Et si le côté nuisible du docteur House existait ? Je l’ai rencontré. Une sorte de rhumatologue dégingandé, râleur et surtout méchant, un médiocre doublé d’un sadique qui il abuse de sa supériorité. Face à lui, j’étais perdante avant même d’entrer dans son cabinet.

Je ne suis pas hypocondriaque, je suis asthmatique, cortico-dépendante, insuffisante surrénale et -cerise au cyanure sur le gâteau– cancéreuse (il y en a qui sont PDG). Vous pensez que le cumul des mandats a été limité ? Trop tard pour moi, j’avais déjà signé !

En tout cas, je vous l’assure, il arrive que la fiction rejoigne la réalité. Et ça fait des dégâts.

 

Le pâle reflet du docteur house

 

La scène se déroule dans un cabinet médical banal d’un hôpital situé dans les Yvelines. Pas de décor, excepté des affiches « bateau » que l’on récolte à droite et à gauche. Un ordinateur éteint sur le bureau, un chariot avec des dossiers, dont l’un est très gros

Les acteurs : un homme d’une cinquantaine d’année, grand, la bouche tombante, un air de jean foutre. La patiente, une femme entre 55 et 60 ans, enveloppée et souriante (peut-être trop ?).  

Le docteur sans lever le nez d’une revue : Asseyez-vous.

La patiente s’exécute avec un timide « bonjour ».

Le docteur : qu’est-ce qui vous amène ?

L a patiente étire douloureusement son bras droit, elle exhibe sa main gauche déformée : Voilà, j’ai l’épaule droite bloquée et la main, regardez ! Elle a doublé de volume. L’oncologue m’a donné un CD de l’IRM de mon rachis. Il est pour vous

Le docteur  agacé : On voit qu’ils n’ont rien à foutre au quatrième, ils s’imaginent que j’ai que ça à faire : ouvrir des CD, des DVD. Franchement, ils se moquent de moi.

La patiente rit, il lui semble être face au docteur House. Elle se demande s’il va sortir un tableau sur lequel il va inscrire les symptômes. Et alors elle repartira en pleine forme, le moral gonflé à bloc. Car pour l’instant, elle est déprimée, elle ne supporte plus la douleur. Elle tend la pochette avec le CD.

Le docteur : Vous n’avez rien compris. Je viens de vous dire que Je ne regarderai pas cette rondelle.

La patiente ne rit plus, elle pense à sa douleur. Ben alors, elle est venue pour quoi ? Tout est dans son dossier, son poumon en moins, ses os brisés, ses côtes en moins. Deux pour être exact. Et lui, maître après Dieu l’envoie balader.

Le docteur a saisi la stupéfaction de la malade ; Quoi, ça vous étonne ? J’ai 10 minutes à vous consacrer, après c’est la porte. Vous êtes dans un établissement public ! 10 minutes,  c’est tout, pas une seconde de plus. Au lieu du CD, elle aurait mieux fait de me donner les images !

L a patiente tente de renouer le dialogue : Elles sont  certainement à l’intérieur de mon dossier, il  est sur le chariot, je le reconnais.

Le docteur : Non mais… Vous avez vu l’épaisseur ? Vous croyez que j’ai l’temps de fouiller dans c’foutoir ?

L a patiente  sort une lettre de son sac, elle la  pose sur le bureau.

Le docteur,  l’air désabusé, la déplie : Faites  toujours voir….  Elle est de votre médecin traitant ?

La patiente : Non. Mon généraliste est absent pour la semaine, alors l’endocrinologue m’a comme qui dirait : dépannée !

Le docteur : Si j’étais vache, je vous dénoncerais et vous paieriez 73 euros, vous ne seriez pas remboursée mais…

La patiente  énervée  lui coupe la parole : Je suis prête à payer. Si vous saviez comme je m’en tape des 73 euros pour l’instant !

Le docteur : Calmez-vous, je suis pas comme ça, je dirai rien. Voyons ce que dit votre… « Endocrinologue ».

Silence. Le House véreux lit lentement la lettre. La patiente fixe ses pieds, elle voudrait crier, l’insulter mais la douleur, la fatigue inhibent sa révolte. Et puis s’il la jette dehors, il lui faudra reprendre rendez-vous pour dans trois mois. Et la souffrance augmentera. Non, elle va patienter en se taisant.

Le docteur rompt le silence : L’endocrinologue ne parle pas de la main, il parle d’une ostéoporose. Vous avez passé une ostéodensitométrie ?

La patiente : C’était pour dépanner, je vous l’ai dit. Je viens principalement pour l’épaule et la main. Et là, j’ai déjà tout passé. Si vous vous donnez la peine de regarder mon dossier, c’est dedans ! (Elle tend la main gauche, celle qui a doublé de volume) Vous ne pouvez pas faire celui qui ne voit rien.

Le docteur : non, bien entendu. Je suis même certain que vous avez mal. Mais madame, dites-vous bien que vos douleurs à côté de votre cancer : c’est du pipeau.

Lobectomie, chimio, arthrose, périarthrite calcifiante : du pipeau ? Vivre avec un cancer au quotidien et subir les traitements lourds qui aggravent les douleurs justifient qu’on s’intéresse au bien-être de celle qui subit. La patiente pleure, elle voudrait mourir, d’ailleurs si les métastases reviennent, elle refuse tout nouveau traitement et elle le dit à voix haute ! Déstabilisé, le docteur allume l’ordinateur, il glisse le CD dans le lecteur, les images s’affichent en moins d’une minute. Avec un mouvement rageur, le docteur presse le bouton d’arrêt en s’exclamant « Ca y est, il est encore planté ! ».

La patiente constate avec découragement qu’il la prend réellement pour une conne ! (elle demande) prescrivez-moi au moins des antidouleurs.

Le docteur : Rien, vous avez de la cortisone pour votre asthme. Essayez l’aspirine !  Bon, je vous prescris  une IRM de la main et vous reviendrez me voir.

La patiente s’en va sans un au revoir. Elle est désespérée mais se décision est prise : reprendre rendez-avec cet abruti ? Plutôt crever ! 

PS : Jai pris RDV avec un autre rhumato très humain, qui me soigne et m'a soulagé avec des infiltrations...Ouf ! Le moral remonte.

Toutes les notes