jeudi, 20 novembre 2008

Jocelyne R ou comment parler de l'obésité autrement

nourriture_143.gifJocelyne R.

 

 

-            La parole est à l’accusation.

L’avocat se dresse, imposant dans sa robe noire  en alpaga et revers de satin, son épitoge court élégamment sur son épaule gauche et son rabat en coton immaculé est soigneusement amidonné. Ses cheveux permanentés s’arrêtent à la naissance de la nuque. Dans un mouvement théâtral, il relève ses manches, dévoilant des boutons de manchettes en or et ses ongles manucurés. Un doigt accusateur en direction de la prévenue, l’avocat commence sa plaidoirie :

-            Mesdames et messieurs les jurés, nous sommes réunis dans ce tribunal pour juger cette femme, sur le banc des accusés. Car cette femme, mesdames et messieurs les jurés, est coupable du péché de gourmandise. La plaignante est cette chaise, se radoucit-il en s’inclinant cérémonieusement devant sa cliente. Depuis que Jocelyne R. a grossi, elle n'en supporte plus le poids. Ses pieds se décollent, son assise flanche. Percluse d’arthrose, elle branle dangereusement manquant se briser à chaque seconde. La défense arguera que le poids est un problème contre lequel on ne peut lutter.

L’avocat en colère fronce les sourcils, l’assemblée retient son souffle, une mouche vrille, elle devrait se poser, l’instant est crucial.

-            Ce sont des fadaises, des galimatias destinées à vous tromper ! reprend l’avocat en vociférant.

Son regard noir dévisage un à  un les jurés, qui, terrorisés, se tortillent confusément sur leur siège.

Si Jocelyne R. n’était pas si apeurée, ce réquisitoire la divertirait car il grandiloquent, du théâtre de génie, mais, sur son banc, elle tremble.

-            Regardez attentivement la plaignante, continue l’avocat sur un ton paisible, constatez la fragilité de ses membres. Je vous l’affirme : ma cliente est au bout du rouleau ! On le serait à moins ricane-t-il suivi par la salle hilare. En conséquence, je requière pour Jocelyne R. la peine maximale, soit trois ans de diète dans un institut spécialisé, assorti d’une interdiction d’approche de ma cliente.

L’avocat déambule de long en large, il réfléchit, relève à nouveau ses manches et reprend :

-            Dans cette affaire, la victime ne doit pas être délaissée. Les assauts répétés de Jocelyne R. ont rendu sa santé précaire, aussi je sollicite une restauration par un maître compagnon dans les plus brefs délais. À présent, je laisse la parole à ma collègue de la défense.

            Sagement assise les mains sur les genoux, Jocelyne R. détaille les lames de parquets, plusieurs sont vermoulues, ou disjointes, les milliers de jugements ont glissé des morceaux de papiers dans les fentes. La salle d’audience est poussiéreuse, elle sent le renfermé, les banquettes sont inconfortables. Un nouveau tribunal est en construction mais le chantier a pris du retard après le scandale, promptement étouffé du reste, provoqué par une histoire de pots de vin compromettant les notables de la région.

Jocelyne R. est gloutonne, elle en convient, c’est pour cette raison qu’elle n’ose pas affronter la désapprobation qu’elle ne manquerait pas de lire dans le public. Son visage est une boule de gomme écarlate, ses phalanges potelées sont des bergamotes et son corps est une barbe à papa enroulée dans un tissu à fleurs duquel émergent deux pains dorés montés sur des talons. Ses dents sont du sucre candi blanc et ses cheveux ont la couleur du caramel. En résumé, Jocelyne R. est une confiserie, une hyper glycémie ambulante. Pour en souffrir au quotidien, elle connaît le racisme généré par sa corpulence. Ça te va bien, lui répète sa collègue à taille de guêpe, moi, c’est pas pareil, je ne suis pas faite pour les kilos !

L’attention de Jocelyne R. s’évade. Elle a six ans et elle reçoit des mains de son père sa première guimauve, le souvenir est profondément ancré dans sa mémoire car c’était aux funérailles de sa mère. Tiens c’est pour toi, a-t-il dit en tendant la friandise. Et Jocelyne a tiré sur la pâte molle et verte, elle l’a triturée, la modelée, ses doigts sont devenus collants, son père a ri.

Jocelyne R. renifle, ils étaient deux à l’enterrement de sa maman : son père et elle.  Fillette malingre, elle mastiqua la pâte molle en suivant le corbillard, elle la termina au moment où les fossoyeurs jetaient les premières pelletées d’humus sur le cercueil en pin, les cailloux rebondirent avec un bruit de bâton de pluie. Son père pleurait à chaudes larmes, les yeux secs, Jocelyne R. lui avait pressé les doigts, je suis là, papa l’avait-t-elle consolé. Alors, il l’avait prise dans ses bras et ils étaient rentrés chez eux enlacés. Après, ils déménagèrent dans le Sud.

Jocelyne R. sourit. Finalement son adolescence est passée comme une lettre à la poste. Elle a connu des garçons, beaucoup ont traversé sa vie en courant d’air, elle ne s’en souvient pas, ou ne veut pas s’en souvenir.

La voix du juge la rappelle à l’ordre. Maître, claironne-t-il en s’adressant à l’avocat de la défense, qu'avez-vous à dire en faveur de la prévenue ?

Jocelyne R. s’intéresse moyennement aux débats, elle a le sentiment qu’ils ne la concernent pas. Et si c’était une autre que l’on jugeait ?

Une jeune femme blonde et mince se poste au centre du prétoire, sa voix est douce mais ferme, elle domine son sujet.

-          Mesdames et messieurs les jurés. Oui Jocelyne R. est gourmande, oui elle aime le sucre mais est-ce interdit par la loi ? Vous-mêmes ne dégustez-vous jamais glaces, gâteaux et sucreries ? Face aux kilos, nous sommes inégaux. Ma cliente n’a pas toujours eu cette taille d’hippopotame, remontons le temps, voulez-vous, disons  trente ans en arrière quand elle pesait cinquante-cinq kilos de moins… oui de moins !

Un murmure consterné parcourt l’assemblée. Comment cela a-t-il pu arriver ? Personne ne s’attendait à une telle révélation, l’avocate savoure son effet.

Les paupières closes, Jocelyne R. se repose. Il y eut le décès du père, la vente de la maison pour payer les dettes, le chômage et les privations. Les mille-feuilles et les éclairs au chocolat,  elle les dévorait à travers la vitrine de la boulangerie, les cars en sac et les nounours chocolatés fondaient dans la bouche de ses camarades de classe, pas dans la sienne. Les larmes lui montent aux yeux, c’est quand on a rien qu’on a envie de tout, marmonne-t-elle en se mouchant bruyamment. L’avocate pose une main amicale sur son épaule

-          À vingt ans, elle pesait quarante-huit kilos pour un mètre soixante-six, reprend l’avocate. En 1975, Jocelyne rencontre Norbert. Coup de foudre, amour immédiat. Un amour absolu que convoiteraient bien des couples ! Depuis lors, Norbert comble son épouse de douceurs, rien n’est trop bon pour elle, s’attendrit l’avocate.

Norbert. Jocelyne R. l’a connu à la fête foraine du village. Elle rêvassait au bord du manège en observant sa copine qui gesticulait dans l’auto tamponneuse pour draguer les mecs, Norbert s’est approché, il lui a tendu une guimauve semblable à celle de son enfance, elle s’en est délectée longuement, ses doigts ont poissé, Norbert a éclaté de rire et ils ne se sont plus jamais séparés. Il faudra qu’elle lui dise de ne plus la gâter autant, ce n’est pas bien, la preuve, elle a des problèmes. Des problèmes  pour avoir apprécié les aliments goûteux.  C’est décidé, elle va parler à Norbert. Plus tard !

Jocelyne R. est ragaillardie, tout va s’arranger. À présent, elle boit le plaidoyer de son avocate exténuée.

-          NON ! Jocelyne R. n’est pas une coupable, elle est la victime innocente de notre société de consommation et de ceux qui la composent, du pâtissier au publicitaire de bonbons, en passant par la restauration rapide. Je ne parlerai pas des changements physiologiques tels que ménopause et les divers aléas dus à l’âge, nous déborderions du contexte. Mesdames et messieurs les jurés, pendant quelques secondes, mettez-vous à la place de Jocelyne R.. Quand vos yeux la condamnent, que le dégoût et le persiflage provoqués par son embonpoint la pourchassent, dites-vous : Et si c’était moi ? Maintenant intéressons-nous à la plaignante : une chaise de quatre-vingt-dix ans. De noble lignages selon ses dires pusiqu'elle revendique une descendance royale. Permettez-moi de m’étonner, si j’ai bonne mémoire, Louis XIX n’a jamais existé. Un dérapage en rapport avec son âge canonique volontiers pardonné, raille l’avocate. Je pose une question : conserve-t-on in vitam æternam sa vitalité ? Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme a dit Antoine Lavoisier. J’ajouterai : même les chaises ! Doit-on condamner Jocelyne R sous le prétexte fallacieux qu’elle est corpulente ? Au moment de rendre votre verdict, répondez à cette question : l’obésité est-elle un crime ? Mesdames et messieurs les jurés, j’ai foi en votre objectivité, je vous demande d’acquitter purement et simplement Jocelyne R.

Les jurés se sont retirés pour délibérer, laissons-les discuter. Et vous lecteurs, qu’en pensez-vous : coupable ou non coupable ?

 

 

Commentaires

Bonjour Nicole
Je vote non coupable bien sur!
Y'en a marre de la dictature du poids!
Les chocolats envahissent les vitrines et on devrait se contenter de les regarder?
Quand à la chaise, il y a de très bons restaurateurs qui ont besoin de travailler!
Bisous Nicole

Ecrit par : Nicole Coste | mercredi, 03 décembre 2008

Et que parle Jocelyne R. à cette occasion ?

Ecrit par : Ann Ship Repair | mardi, 24 mars 2009

Jocelyne R. n'est pas trop gênée par son obésité car elle est heureuse. Elle ne se soucie pas de cette société qui range les individus par catégories !

Ecrit par : Nicole Tourneur | mardi, 24 mars 2009

Pour commencer.Je pense que vous avez besoin de préciser le sens de la gourmandise.

Ecrit par : Sandra Russian Brides | jeudi, 23 avril 2009

Non coupable et le martèlement.

Ecrit par : zuko Web 2.0 development | lundi, 18 mai 2009

Pff

Ecrit par : Michael Internet Telephony | vendredi, 05 juin 2009

Bonjour Enrique (?) et surtout bienvenue sur mon blog. Il y a de tous petits textes qui pourront vous aider dans le français. Et puis si vous en avez besoin, je peux vous conseiller.
à bientôt
Nicole Tourneur

Ecrit par : Nicole | jeudi, 01 octobre 2009

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